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Jeu, humour et fantaisie pour les vingt ans de PhotoESPAÑA

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Le festival espagnol international de la photographie célèbre ses vingt années d’existence. Une panoplie d’expositions à voir un peu partout dans Madrid où flotte un esprit de légèreté avec une sélection de qualité.

Nous lui devons sans doute cela. Cette atmosphère si particulière qui baigne les différentes expositions de cette édition de PhotoESPAÑA, une douceur tout autant qu’un humour léger qui traversent les oeuvres ou les entourent, qui bercent le spectateur dans le dédale de son parcours.

La photographe Cristina de Middel a été désignée cette année comme la tête pensante de cinq expositions où elle a eu carte blanche pour imaginer des accrochages. Connue pour sa série sur les « afronautes », ces improbables cosmonautes africains, l’artiste espagnole a le sourire large et des pensées malicieuses. Lui confier le commissariat de plusieurs expositions fait ressentir dans la plupart de celles du festival un esprit qui commence là où elle a eu la liberté d’inventer une proposition qui sort de l’ordinaire.

Reflet

C’est le cas notamment du travail présenté à la Fondación Telefónica. Cristina de Middel, accompagnée de Martin Parr, a cherché un nouvel angle pour présenter les photographies de ses compères de chez Magnum. Elle a choisi comme titre « joueurs » et c’est extraordinaire de voir à quel point il y a matière à faire sur ce thème. « Quand j’ai commencé à travailler sur cette proposition, je ne savais vraiment pas ce qui allait en ressortir et très vite j’ai été impressionnée par tout ce qu’il y avait comme photographes potentiels », explique Cristina de Middel. Et même les plus surprenants : ainsi des photographies d’enfants jouant dans la rue prises par Susan Meiselas et qui montrent un autre visage de l’oeuvre de la photographe, d’ordinaire plus tournée vers des photographies de conflits et de guerre. Cette exposition permet de redécouvrir les photographes de Magnum sous un thème léger et plaisant à voir. Une photographie de Richard Kalvar présente ainsi une femme d’un certain âge regardant son reflet dans la vitre d’un immeuble à Hambourg. Elliott Erwitt, lui, photographie deux enfants jouant à la corrida, l’un portant des cornes de taureau sur la tête, l’autre mimant le torero et tout cela en Espagne en 1969. Le jeu, c’est aussi ces images de Martin Parr sur l’univers du golf ou bien celle de Raymond Depardon où des enfants font des bulles avec leur chewing-gum dans les rues de Glasgow en Ecosse en 1980. Partout, que ce soit chez Bruce Gilden, Alex Webb, Harry Gruyaert ou encore Marc Riboud, l’acte de jouer envahit les photographies et forment d’étonnantes correspondances entre elles.

« The greatest show on earth »

Les « joueurs », c’est aussi le thème d’une autre exposition que Cristina de Middel propose de voir au Centro cultural de la villa Fernán Gómez. De jeunes photographes exposent leurs travaux qui contient toujours un brin d’humour ou de fantaisie. On retiendra le duo Prue Stent et Honey Long qui réalisent des compositions étranges autour de la question de la féminité ou encore ces photographies de plantes et d’animaux par Robert Zhao qui, comme un chirurgien, applique un oeil extrêmement pointu sur les êtres qu’il immortalise. Un peu plus loin, l’humour continue avec Samuel Fosso qui nous invente un pape noir avant d’être transporté dans la dernière partie de l’espace d’exposition avec cet accrochage brillant : « The greatest show on earth ». Kalev Erickson et son équipe ont collecté une myriade d’archives sur le thème du cirque et ce qui peut s’en approcher. Leur proposition est étonnante et intelligente : aux images anciennes du cirque où l’on voit des animaux en parade ou des acrobates jouant avec des cerceaux, ils ont associés des photographies abordant d’autres thèmes comme la conquête spatiale ou encore les accidents de la route. « L’idée était d’offrir un panorama de ce que veut dire le « spectacle » dans tous les sens du terme », détaille Kalev Erickson, « je voulais montrer que le spectacle est partout, non seulement dans le cirque, mais aussi dans d’autres domaines, dans de nombreux événements que traversent les sociétés humaines ».

Trèfles à quatre feuilles

S’il y a des « joueurs », il y a un match. Cristina de Middel a crée par malice au sein du CentroCentro de Cibeles une exposition où s’affrontent photographes suisses et photographes hollandais. A la fin le spectateur est invité à voter pour l’équipe qu’il préfère. Les propositions sont toutes différentes. Pour notre part, nous avons vu un match nul. Un point pour la Suisse avec le travail de Stéphane Winter, enfant adopté qui réalise une recherche sur la question de la famille et de l’identité. Un point pour la Hollande avec la très belle proposition d’Anne Geene qui photographie des feuilles d’arbres avec lesquelles elle fait de formidables compositions : des arbres généalogiques, un alphabet, une famille de trèfles à quatre feuilles…A chaque fois l’artiste a trouvé la feuille en faisant des recherches dans une forêt avec patience et obstination.

Horizons

Patience et obstination, c’est aussi ce qui caractérise le travail de Carlos Cánovas au Museo Ico. Le photographe espagnol immortalise des paysages désertiques qu’il trouve aux quatre coins de son pays. Une élégante atmosphère principalement en noir-et-blanc où le visiteur est comme transporté dans un pays imaginaire fait de grands espaces inhabités et d’architectures urbaines imposantes. Il photographie par exemple des usines, mais toujours avec recul, comme si nous étions de simples observateurs d’un monde industriel qui foisonne à l’horizon. D’autres horizons sont aussi présents au Real Jardin Botánico qui propose une exposition dénommée « S.M.A.R.T » donnant une belle place à la photographie de paysages. Parmi ceux-ci, il y a la série « Playground » de James Mollison. Le photographe a capté l’heure des récréations d’écoliers du monde entier, dressant leurs portraits au moment où ils jouent ou se reposent.

La scène marocaine

Des enfants jouant, c’est aussi le motif de certaines photographies de Yoriyas Yassine Alaoui qui vient de Casablanca au Maroc. L’artiste, ancien break-dancer qui a eu un accident à la jambe, a trouvé dans l’art de la photographie un nouveau moyen d’expression. Ainsi prend-il des photographies souvent vues du sol, comme le veut son habitude de danseur. Il réalise de saisissants portraits de la société marocaine tout comme son confrère M’hammed Kilito. Les deux photographes sont exposés à la Casa Arabe avec d’autres artistes de leur pays. Une proposition très intéressante et qui montre qu’une scène artistique est bien présente au Maroc, en dépit des difficultés rencontrées par les photographes pour réaliser leur travail (censure, relation conflictuelle avec l’image…).

D’ombres et d’os

D’autres pays sont aussi invités à la Casa de América. Des photographes uruguayens sont présents, notamment Irina Raffo qui a produit une série intéressante sur les paysages intérieurs des maisons et immeubles de son pays, où des trompe-l’oeil viennent souvent habiller les murs. A l’étage est exposé l’impressionnant voyage à Cuba du péruvien Musuk Nolte, une déambulation faite d’ombres et d’os dans d’élégants tirages qui tendent vers le noir abstrait et profond. « J’ai souhaité prendre en photographie l’espace littéral et mental » explique le photographe, « et j’ai voulu créer une île abstraite qui était le résultat de ce qui m’émouvait. J’ai pris ma voiture et je me suis arrêté ça et là dès que j’étais ému ». En ressort une poésie de la nuit dans la veine d’un Mickael Ackerman. Des photographies qui ne sont pas sans rappeler aussi, dans un autre genre, celles de Graciela Iturbide au Mexique. De magnifiques photographies de son pays en noir-et-blanc qui sont à voir au Centro de Arte Alcobendas.

Union soviétique

Au Circulo de Bellas Artes est proposé deux expositions majeures. « L’élégant Sénégal de la première moitié du XXème siècle » au rez-de-chaussée du bâtiment. Réalisée par les trois compères de la Revue noire – Jean Loup Pivin, Frédérique Chapuis et Pascal Martin Saint Léon – l’exposition présente le travail d’un photographe sénégalais inconnu qui a pris ses proches et sa famille en photographie dans les années 1920. « Ce qui est intéressant, c’est que ce ne sont pas des photographies de studio, mais des photographies prises à l’extérieur, dans la rue ou bien dans le domicile des personnes photographiées », raconte Frédérique Chapuis, « ce qui est rare pour les photographes africains de cette période ». Dans une salle est aussi montré le travail de Mama Casset, photographe sénégalais de studio dont les négatifs ont entièrement brûlé en 1990 et dont il ne reste que les tirages qui sont exposés.

Au premier étage du bâtiment, un accrochage propose de plonger dans les archives de l’Union soviétique entre 1917 et 1972. Entre l’expansion à l’Est, la construction d’un nouvel homme russe ou encore le rêve collectif d’une URSS bardée de parades militaires et sportives, le spectateur est balancé de thème en thème dans une scénographie parfaitement pensée et qui fait la part belle à ce qu’étaient les différents pays de l’Union soviétique à cette époque-là.

Christian Dior

Une plongée dans le passé promise aussi avec les portraits de Cecil Beaton. Exposés à la Fondación Canal, ils sont le résultat des incroyables rencontres que le photographe a fait durant son existence. Il y a les stars du cinéma hollywoodien comme Audrey Hepburn, Marlene Dietrich ou encore Garry Cooper. Il y a les artistes : Alberto Giacometti, Francis Bacon, Pablo Picasso. Il y a les couturiers : Christian Dior ou encore Coco Chanel. Il y a même un portrait de Winston Churchill attablé à son large bureau, un regard furtif au coin de l’oeil. Peut-être Cecil Beaton faisait des portraits comme personne, en tout cas il avait le soin d’être au plus près de ces personnalités d’exception du XXème siècle et qui sonne comme un bel hommage dans un festival qui souffle sa vingtième bougie.

 

 

Jean-Baptiste Gauvin

www.phe.es

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