C’est l’un des envois les plus touchants de cette rentrée.
Ce livre intitulé L’élegance de vos absences réalisé et auto édité par Gilles Mercier est présenté ainsi par lui.
J’ai longtemps vécu sous le regard immobile de quelques photographies posées avec pudeur sur le bureau de mon père. Dans ces clichés, mon grand-père Pierre apparaissait tel un héros secret, figé dans une aura de mystère, plus proche d’un mythe que d’un homme de chair. Je ne savais de lui que les contours d’une légende fragmentée : militaire, résistant, déporté, puis englouti par la fureur nazie, mort pour la France. Ses silences, comme ceux de ma famille, avaient sculpté un vide étrange, une absence acceptée sans paroles, mais jamais apaisée. À l’absence de Pierre se mêlait celle, plus insidieuse, de mon père Claude, happé tout au long de sa vie par une quête de résilience, prisonnier d’un deuil sans fin.
En 2012, après sa disparition, j’ai ouvert nos archives familiales comme on entrouvre une crypte. Il ne s’agissait pas seulement de feuilles jaunies ou de visages oubliés, mais de fragments de mon propre ADN, d’échos sanglants que je portais à mon insu. J’ai retrouvé mon grand-père, le capitaine Roger Pierre Mercier, dit « Maxime », arraché à la vie le 2 septembre 1944 dans le centre de mise à mort d’Hartheim. À ses côtés, dans mes recherches, surgissaient les ombres et lumières de ma grand-mère Fernande, de sa sœur Madeleine, de ma tante Michèle âgée de huit ans, et de mon père Claude, petit garçon de cinq ans laissé face à un gouffre.
Lorsque mon père m’avait remis, de son vivant, son manuscrit intitulé « Maxime », je ne savais pas que c’était un passage de témoin. Je ne savais pas que, par ce geste, il me confiait le dernier fil reliant les vivants aux disparus. Ce manuscrit était son œuvre de vie, la trace d’une obsession douloureuse : retrouver, pierre après pierre, le chemin de son propre père. Ce legs, aussi brûlant qu’inestimable, m’est apparu comme une réparation inachevée que je devais reprendre à mon tour.
Plonger dans ces pages, relire les lettres, contempler les photographies soigneusement consignées, c’était convoquer une assemblée silencieuse. Je faisais connaissance avec ceux qui avaient marqué ma lignée : un soldat, un enfant, une femme endeuillée, une sœur blessée. Je redécouvrais ma tante, je comprenais ma grand-mère, je pénétrais enfin le silence de mon père. À travers eux, je comprenais l’angoisse de l’attente, l’arrachement, le poids de l’incertitude qui ronge une vie entière, l’imagination de l’intolérable – ces geôles, ces tortures, ces nuits sans horizon.
Alors je les invoque. Je convoque mes morts comme on appelle des étoiles éteintes afin que leur lueur traverse encore la nuit. Je ne cherche pas seulement la vérité des faits, mais la réconciliation des âmes. Car seuls les souvenirs lumineux, arrachés aux ténèbres, peuvent offrir aux survivants la force de vivre sans haine, malgré les enfers traversés.
À cette quête intime se mêle l’histoire collective. J’ai marché sur les traces de mon grand-père, des montagnes du Puy de Dôme à la prison militaire de Clermont-Ferrand, du camp de Compiègne au wagon qui roulait vers la mort. Chaque lieu est une cicatrice, mais aussi un témoin debout. Dans leurs pierres, dans leurs grilles, dans leur silence, j’ai entendu les voix étouffées et les pulsations de vie qui, contre toute attente, persistaient au cœur de la barbarie.
Mon travail est un pont fragile, tendu entre plusieurs générations. C’est une tentative pour libérer ma famille de ses fantômes et leur offrir un lieu de rencontre symbolique, loin des absences qui les ont déchirés. En racontant ces vies brisées mais jamais éteintes, j’offre un hommage à ce qui en nous demeure intact malgré les tempêtes : notre part intacte d’humanité.
Gilles Mercier
Gilles Mercier : L’élegance de vos absences
Format 170mm x 230 mm / 120 pages / 380gr.
Façonnage manuel Gilles Mercier, Reliure suisse : Annabelle Gerin
www.gillesmercier.fr
@elegancedevosabsences.














