Espace Galerie Astier de Villatte présente à Milan l’exposition Post modern mysteries de Sophie Delaporte. Vicki Goldberg écrit.
Intrigues postmodernes, vaisselle de créateur, et chat très talentueux
Un globe de verre éclairé est posé, seul, sur une table. Un homme et une femme semblent être apparus soudainement de chaque côté de la table. La lumière, comme si elle se réjouissait de leur présence, brille plus intensément et projette les cheveux de la femme vers l’arrière, sans doute dans un flot de photons puisque le vent ne souffle pas à l’intérieur et qu’il n’y a aucun ventilateur en vue. L’homme se montre bientôt mélancolique et, peu de temps après, la femme sombre dans le désespoir; sa tête plonge vers l’avant, ses cheveux pendent et masquent son visage. La question du pourquoi ne se pose pas.
Sur la page opposée, un autre homme, dans une autre pièce, à une autre table, baisse la tête avec le même air mélancolique (il n’a pas assez de cheveux pour cacher son visage, mais peu importe). Pourquoi ? Cette fois, c’est évident : c’est la scie à main innocemment posée sur la table qui l’a détruit émotionnellement.
Les photographies de Sophie Delaporte pour Astier de Villatte comptent autant de mystères que les romans de Simenon, autant d’ambiguïtés que les tableaux de Dali, autant de facéties que les textes de Noël Coward. Les intrigues sont délibérément postmodernes ; les actions sont inexplicables, il n’y a aucun crime à élucider et la solution ne repose que dans l’imagination du spectateur. L’ambiguïté règne en maître: six centimètres d’incertitude valant évidemment toujours plus qu’un mètre de limpidité. Le fantasque est l’une des facettes d’un humour décalé qui associe la mélancolie, les symboles et l’absurdité ; qui joue avec les fantasmes ; qui savoure l’étrange et presque le ridicule.
En résumé, son art s’accorde parfaitement aux meubles, aux blanches céramiques et aux bougies imaginées par Astier de Villatte, l’entreprise créée par deux hommes dont les produits comprennent la copie en céramique faite à la main d’un moule à gâteau Louis XV déniché dans une poubelle, et une bougie dont le parfum évoque un château écossais hanté, effluve ambigüe par excellence. Ces deux hommes et une femme, créateur également, ainsi qu’un chat très talentueux, sont les principaux modèles de Sophie Delaporte.
La palette et la lumière de Delaporte font d’élégantes références à l’histoire de l’art. Une femme allongée au milieu des ténèbres dans un flou qui rappelle les impressionnistes tardifs est somptueusement éclairée par les reflets aux couleurs chatoyantes d’une bougie (au parfum idiosyncrasique) : une photographie aussi dramatique qu’un tableau de Ribera. Plus souvent, Delaporte s’aventure en territoire surréaliste : un homme effectue un ballet hésitant avec une feuille de papier, un autre entreprend de se peigner avec une fourchette, un couple entretient une intime conversation sur un sol jonché d’un fatras de chaises renversées. Delaporte emprunte au film muet pour présenter une série de quatre photographies d’un homme qui joue à faire tourbillonner un patchwork aux couleurs éclatantes qui le cache au début et finit par le recouvrir entièrement. Des séries comme celles-ci rappellent les folioscopes ou, peut-être, puisque leur auteur a l’imagination d’un lutin espiègle, les planches d’Eadweard Muybridge sous marijuana. Sur une photographie, un homme surgit de derrière le buste classique qu’il tient dans ses bras. On dirait qu’il commente le cliché de Delaporte, qui fait d’obscures références à la peinture classique, mais réussit à subvertir tout le reste, y compris, cela va sans dire, nos attentes.
Vicki Goldberg
Sophie Delaporte : Post modern mysteries
du 30 janvier au 20 avril 2026
Espace Galerie Astier de Villatte
Via dell Orso,1
20121 Milan MI, Italie
www.astierdevillatte.com














