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CRP : Isabelle Wenzel : Corps Épreuve

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Le Centre régional de la photographie Hauts-de-France présente l’exposition de Isabelle Wenzel intitulée Corps Épreuve.

Depuis deux décennies, Isabelle Wenzel construit une œuvre photographique dont son propre corps est la seule matière.

En quête de formes, elle explore l’instantanéité du médium dans ses poses, figeant déséquilibre, mouvement, figures. Dans cette exposition, une première en France pour l’artiste allemande, le CRP/ présente un corpus traversant le parcours de la photographe.

Entre monomanie et déclaration, que cherche à exprimer Isabelle Wenzel à travers cette récurrence dans son écriture photographique ?

Il n’y a pas de hasard. Isabelle Wenzel naît en 1982 à Wuppertal, cité rhénane inextricablement liée à Pina Baush. La chorégraphe allemande mondialement célèbre, y a en effet installé sa troupe du Tanztheater à partir de 1973 et cette institution jusqu’à récemment dirigée par Boris Charmatz, incarne l’un des plus hauts lieux de la danse contemporaine à l’échelle internationale.

Très tôt, ses aptitudes physiques et une maîtrise innée de son propre corps l’emmènent vers la pratique de l’acrobatie. Elle parfait ses équilibres, sa souplesse et sa technique dans une école de cirque. Très physique, elle se dirige vers une carrière de skateboardeuse professionnelle jusqu’à ce qu’une blessure au genou interrompe à l’âge de vingt ans cette carrière amorcée.

Songeant à la reconversion, elle s’inscrit dans un cursus de design à l’Université de Bielefeld. La qualité des images de son dossier de candidature est remarquée et on l’oriente vers le département de photographie. C’est alors qu’elle s’investit pleinement dans le médium pour ne plus jamais l’abandonner.

En 2007, elle entre à la Gerrit Rietveld Academie d’Amsterdam, auprès notamment du photographe néo-surréaliste Paul Kooiker qui marquera son approche conceptuelle et expérimentale.

A l’issue de ses études, elle reste à Amsterdam.

L’ énergie de la capitale lui permet de développer son travail artistique notamment aux côtés de la Galerie Bart, qui se distingue par sa ligne originale et son engagement auprès des artistes émergents.

Quand elle découvre la photographie, c’est vers le portrait qu’elle s’engage avant de définitivement se concentrer sur un seul et unique modèle. Celui qui lui confère la plus grande liberté d’action, la dispense de l’organisation fastidieuse des prises de vue. Elle trouve dans le fait de produire seule à partir de son propre corps, des conditions de travail optimales et une grande latitude dans la création. Autonome dans sa production, la photographe revendique son indépendance et de ses œuvres jaillissent cet esprit de liberté et sa spontanéité débordante.

Difficile de ne pas percevoir dans ses photographies, la notion de jeu, de défi. Renforçant la dimension théâtrale de l’œuvre, l’improvisation s’impose comme un élément moteur. Isabelle Wenzel n’a pas peur de donner le sentiment que quelque chose s’est produit par erreur ou par hasard, elle assume la part non maîtrisée de l’accident, gage d’une certaine vérité souvent générée par sa méthode de travail essentiellement basée sur le retardateur.

Alors que l’industrie de la mode a repéré cette singularité et la sollicite de plus en plus pour des commandes, Isabelle Wenzel qui se qualifie parfois de cascadeuse, s’affirme en tant qu’artiste et concentre sa démarche autour de la question élémentaire de la physicalité du corps. Comment habite-on cette enveloppe, comment représenter l’être physique ?

Cette démonstration s’opère, à travers les médiums photographiques et vidéographiques, par la performance, l’exploration des limites corporelles et l’expérimentation de la gravité.

Dans le catalogue des formes que produit Isabelle Wenzel, on note son goût pour la figure de la chute simulée. La photographie lui permet de figer cet état qui traduit une forme d’abandon dans le mouvement, un vacillement qui n’est pas étranger aux troubles du monde, à l’actualité qui parfois influence sa gestuelle, ses poses, aussi spontanées soient- elles. Instrument de mesure, son corps s’apparente à un filtre au travers duquel elle reçoit, intègre et exprime les informations émises par le monde extérieur.

Néanmoins, il serait déplacé de concentrer son œuvre sur des intentions politiques ou de transcrire ses images en manifeste féministe. Le parti pris d’Isabelle Wenzel est clair : il ne s’agit pas là d’autoportrait allégorique mais avant tout purement, de la représentation du corps comme objet, outil. Elle dit : « Je me vois à la fois comme matière première et comme sculptrice de cette matière.»

Sous la lumière maîtrisée du studio, en haut des terrils, dans des dunes ou sur les routes goudronnées, elle décline les environnements et décors qui déterminent alors tout un univers. Sa silhouette recroquevillée, tête bêche ou en suspens, vient soudain se muer dans ces espaces aussi variés qu’évocateurs.

Au-delà du geste, ses performances sont des expériences reliées à ces espaces : « Je me suis perdue. J’ai trébuché. J’ai échoué. J’ai recommencé. Je suis un espace dans le paysage. Une formation géologique. Une forme botanique. Une île d’isolement. Un corps pensant.»

Par moment contrainte par l’image fixe, Isabelle Wenzel a régulièrement recours à la vidéo qui lui fait accéder à une forme d’expression plus complète, embrassant plus largement l’ampleur de ses mouvements. Les séquences et la sérialité de ses photographies l’accompagnent aussi dans le prolongement de ses gestes pour dépasser l’instantanéité.

Dans le microcosme du bureau, l’image animée semble plus adaptée pour raconter l’absurdité des gestes répétés, la mécanique des corps engourdis, fatigués.

«Je n’ai jamais travaillé dans un bureau et j’ai trouvé fascinant de voir à quel point les mouvements des personnes sont fonctionnels et minimaux dans un tel espace. Je me suis demandé combien de temps je pourrais rester assise sans bouger.»

Intriguée par cet environnement si éloigné du sien et en contradiction avec la rigidité et les règles imposées par la vie au bureau, Isabelle Wenzel élabore un vocabulaire corporel en rupture avec les normes de cet univers figé. Un univers statique, informatisé, où les corps contraints sont sommés de se taire de trop nombreuses heures.

Pour cette première exposition en France, Isabelle Wenzel et le CRP/ ont pris le parti de mettre en avant l’image, en fusion avec l’espace. Dans un accrochage qui rappelle le mood board, les photographies collées à même le mur font, comme l’artiste, corps avec le lieu.

Si le support photographique est ici désacralisé, c’est pour mieux célébrer l’intelligence du corps, l’émotion et le ressenti physique. On retient de cette ode au corps l’engagement d’une photographe pour le sublimer, de ses prouesses à ses failles, avec facétie et audace, dans une œuvre qu’elle a le mérite d’avoir accompli avec constance et cohérence, au prix certainement de quelques ecchymoses.

Audrey Hoareau, commissaire de l’exposition

 

Isabelle Wenzel : Corps Épreuve
Jusqu’au 5 Octobre 2025
Centre régional de la photographie Hauts-de-France
Place des Nations
59282 Douchy-les-Mines – France
www.crp.photo

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