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Cédric Calandraud : Plongée au cœur de la jeunesse rurale

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Cédric Calandraud est photographe documentaire et chargé de cours en sociologie visuelle à l’université Paris-Cité. Il a publié son premier livre de photographie Le reste du monde n’existe pas (Éditions Loco) consacré à la jeunesse rurale de La Rochefoucauld, 2932 habitants, en Charentes (16).

Originaire de cette commune, Cédric Calandraud a quitté sa ville natale pour poursuivre ses études. Depuis quelques années, il revient régulièrement en Charente pour documenter la vie des jeunes d’ici. Ses photographies en noir et blanc documentent avec justesse la vie des jeunes ruraux.

Pourquoi cette jeunesse, qui compose quand même un tiers des jeunes Français, est si peu représentée dans les médias ?

On va dire que quand on représente cette jeunesse-là, on la représente souvent depuis la ville. Et quand on parle de jeunesse, on va beaucoup plus parler de jeunesse urbaine ou de la jeunesse des quartiers. Et on oublie souvent la jeunesse rurale, ou alors on en parle de loin. On en parle à travers des traits misérabilistes ou folklorisants. Et finalement, du coup, quand on en parle, on en parle mal.  Au début de ce projet, j’ai fait le constat qu’il y a peu de représentations de la jeunesse rurale en photographie. Mon but, ça a été de produire des photographies sur cette jeunesse-là, qui soit le plus juste possible. Quand ils regardaient les images, je voulais que ces jeunes se disent que ça leur ressemble.  Je me suis entouré de sociologues, car je trouve que la sociologie est une discipline complémentaire avec les sciences sociales. (Benoît Coquard, Yaëlle Amsellem-Mainguy et Clément Reversé). Ces sociologues m’ont permis de comprendre la condition de la jeunesse rurale, ce que je voyais sur le terrain et ce que ne voyais pas aussi. Je pense notamment aux filles du coin (Yaëlle Amsellem-Mainguy, Presses de Sciences Po, 2021). Être entouré permet d’être le plus juste possible en étant ni misérabiliste et ni folklorisant. Mon but, ça a été de produire des photographies sur cette jeunesse-là, qui soit le plus juste possible. Quand ils regardaient les images, je voulais que ces jeunes se disent que ça leur ressemble.

Qu’est-ce qui t’a poussé à travailler sur ce projet ?

Ce projet s’inscrit dans un processus assez long de retour vers chez moi. Cet endroit, je l’ai quitté quand j’avais 18 ans, à la fin du lycée, comme à peu près un tiers de chaque génération le fait, quand on habite en milieu rural. Je l’ai quitté parce que je me sentais plus à ma place, je m’y retrouvais plus, j’avais envie d’ailleurs, j’avais envie de voir justement le reste du monde. Je suis parti étudier la sociologie et je suis assez peu revenu pendant quelques années. Au début je revenais tous les week-ends, et puis de moins en moins, jusqu’à vraiment qu’il y ait une vraie rupture avec ce territoire et avec mon milieu d’origine. Les années passant et grâce à la sociologie, j’ai commencé à comprendre aussi d’où je venais et à prendre conscience des déterminismes sociaux, géographiques et culturels. Cela a été le début de la réconciliation avec cet endroit. J’ai commencé à revenir surtout après mon master et j’ai commencé à revenir régulièrement avec mon appareil photo. Au début, j’ai fait un projet, un premier projet qui s’appelle France 98, qui est très, très personnel, beaucoup plus intime, sur l’histoire de ma famille, ou en tout cas une réinterprétation de l’histoire de ma famille à travers des photos retrouvées. Ensuite, j’ai fait un documentaire sur ma grand-mère avec Arte Radio, sur le patois. Tout ça, c’était des excuses pour revenir et me reconnecter à cet endroit. La vraie reconnexion a eu lieu avec ce projet : « Le reste du monde n’existe pas ». Cela s’inscrit dans un long processus de reconnexion à cet endroit et plus globalement dans une recherche de visibilité de cette jeunesse rurale qui n’en a pas ou peu.

Comment se sont passées les prises de vues ?

Un an après le début du projet, les jeunes étaient au courant qu’un photographe était sur le territoire pour prendre les jeunes du coin en photo. J’ai commencé à recevoir des demandes, souvent via les réseaux sociaux, de la part des jeunes, eux-mêmes. C’était une aubaine pour moi ! En amont, on construisait la photo ensemble : quel lieu, quels vêtements choisir ? Parfois, on avait les mêmes envies, et ça, c’était très bien. Et parfois, on n’avait pas forcément exactement la même idée. Il est arrivé qu’on fasse la photo pour eux qu’ils allaient partager instantanément à la suite du shooting, et une photo pour mon projet. Bien que différentes, ces deux photos les représentent et elles ont été construites ensemble. Il y en a une où ils vont sourire, et une où ils vont moins sourire. Une en couleur et une autre en noir et blanc. Cela a été très important pour moi, d’avoir cette dimension d’échange et une relation d’horizontalité entre le photographe et les personnes photographiées.

 

Ton cousin qui habite à La Rochefoucauld t’as beaucoup aidé en mettant en contact avec des jeunes. Sans lui, ton projet photo aurait été complètement différent ?

Les retrouvailles avec ce cousin perdu de vue ont été un vrai déclencheur. Quand on s’est retrouvés, il m’a ouvert les portes de son monde. Il m’a permis de me reconnecter à ce monde-là. Pour moi, je ne dissocie pas le projet de lui.  Il me disait qu’il était fier de me montrer son coin. Cette dimension de fierté est très importante en milieu rural, fier de son territoire. Souvent, les jeunes me parlaient de fierté. Il me parlait aussi de confiance en lui. Lui aussi me disait qu’il avait un rapport difficile avec sa propre image. Se voir en photo et avoir régulièrement de nouveaux portraits, ça l’aidait. D’ailleurs, l’une des photos qu’il préfère du projet, parce qu’on en a pris quelques centaines, voire quelques milliers ensemble, c’est une photo où il est torse nu dans un lac. Elle est à la fin du livre.

Tu as animé des ateliers de photos dans ton village. Qu’est-ce que cela t’a apporté et qu’est-ce que ça a pu apporter à ces jeunes ?

Les ateliers photo ont été une entrée que j’ai utilisée pour me rapprocher de ces jeunes. Organisés par les centres sociaux et les missions locales, j’ai rencontré des publics plus défavorisés et souvent isolés socialement. Ces jeunes-là, je ne les rencontrais pas sur la place du village ou au terrain de foot. Ils sont isolés et ils ne sont pas forcément dans des clubs. Il fallait trouver une manière de rentrer dans ces lieux. Je trouvais que proposer des ateliers photo, ça intéressait les structures et les jeunes. Derrière cela, il y avait l’idée d’être dans l’échange. J’avais quelque chose à leur offrir : quelques connaissances techniques autour de la photographie et les impliquer dans un projet artistique. Sur ces cinq années de travail, je n’ai eu presque aucun refus des jeunes. En milieu rural, quand on propose des projets artistiques et culturels, les jeunes s’en emparent. Ces ateliers tournaient autour de l’estime de soi. J’essayais de redonner un tout petit peu de confiance aux jeunes que j’avais en face de moi. Ils me disaient qu’ils n’étaient pas photogéniques, qu’ils ne s’aimaient pas sur les photos, qu’ils étaient moches. On a essayé de travailler autour du regard qu’on porte sur soi-même. Au moment de la restitution des images, ils me disaient, sur celle-ci, « je ne suis pas si mal ». Pour quelqu’un qui a une estime de soi très basse, c’est déjà une mini-victoire et une sorte de chemin vers la réconciliation avec son image.

Et cette sous-estimation de soi, est-ce qu’elle est propre à ces jeunes gros, ou propre à la jeunesse en général ?

Il faudrait faire une étude comparative pour répondre à ta question. Mais j’ai l’impression que ce n’est pas propre à la jeunesse rurale. Je pense que tu vas dans une mission locale, en milieu urbain, tu vas trouver des jeunes qui ont certes d’autres types de problématiques, mais qui vont aussi être isolés socialement, qui vont avoir peut-être une faible estime de soi parce qu’ils ont quitté l’école tôt ou parce qu’ils ont été harcelés. Ce n’est pas propre aux milieux ruraux, je pense.

 

Comment faisais-tu pour mettre les gens à l’aise pendant la prise de vue ?

Il y a deux types de photos dans le livre. Il y a les photos prises sur le vive où je suis plus observateur de la situation. Il m’est arrivé d’être le photographe officiel du club de foot, de la soirée de fin d’année du lycée…  Et il y a un autre type de photo, qui est des portraits beaucoup plus posés, où l’on réfléchit ensemble à la construction de l’image. C’est en passant du temps avec eux, en discutant, en les impliquant dans la prise de vue qu’on met les jeunes à l’aise.

 

Pourquoi avoir choisi de mettre toutes tes photos en noir et blanc ?

C’est toujours une bonne question (rire). J’aime l’esthétique du noir et blanc et son côté intemporel. Souvent des publics jeunes me disent le noir et blanc fait « dater ». Je trouve toujours ça marrant comme réflexion. Ce que je leur dis, c’est qu’ils trouveront toujours un petit détail dans chaque photographie qui les ramènera à l’époque actuelle : une marque de vêtements, un téléphone portable qui traîne, un modèle de voitures ou de motos…

 

Comment les jeunes que tu as rencontrés envisagent l’avenir ?

J’ai tendance à ne pas vouloir faire de généralité donc je répondrai que cela dépend. J’ai rencontré des jeunes qui étaient quand même assez différents. Les jeunes que j’ai rencontrés en mission locale et les jeunes que j’ai rencontrés au club de foot ou dans les lycées sont différents. Et même au sein des lycées, ça n’a rien à voir. Les jeunes que j’ai rencontrés dans les filières agricoles n’ont rien à voir avec ceux et celles que j’ai rencontrés dans les filières service aux personnes par exemple. Ce que je peux te dire sur l’avenir, c’est que j’ai l’impression qu’il y a un but commun qui serait de se poser. C’est une expression qui revenait souvent : se poser. Cela veut dire être stable financièrement, avoir son chez-soi, souvent devenir propriétaire, ce qui est plus envisageable à la campagne qu’en ville. Ça ne veut pas dire qu’on est riche. Finalement, se poser c’est avoir sa stabilité, sa bande de potes, son compagnon, sa femme et son mec. Ce sont des modes de vie qui sont valorisés et je pense que ça, ça ne changera pas.

À quel moment tu t’es dit, c’est bon, ton projet était terminé ?

Je m’étais donné comme objectif d’aller voir les jeunes dans leurs différents univers et dans des espaces sociaux divers. J’estimais qu’à un moment donné, autour de 2024, être allé dans beaucoup d’endroits : du côté des formations pro, sur les lieux de travail… Je suis aussi allé chez les jeunes et j’ai fait des soirées avec eux. Finalement, j’avais un corpus qui était très large, plusieurs dizaines de milliers d’images. Ma grande fierté a été d’organiser une exposition à La Rochefoucauld où tous les jeunes étaient présents au vernissage. C’était le point d’orgue du projet.

Si tu devais décrire en trois mots La Rochefoucauld, spontanément, tu l’associerais à quoi ?

Cette ville se définit par son château. D’ailleurs, ça m’a beaucoup fait rire au début de mon enquête, parce que La Rochefoucauld, ma ville d’enfance, a été élu parmi « les 100 plus beaux détours de France ». Ce label, il m’a fait rire, parce que du coup, « ton village n’est qu’un détour ». On s’arrête deux heures et après on repart. Il y aussi l’usine de Charentaise.

Tu y retournes souvent ?

Pendant le projet, j’étais à peu près une semaine par mois là-bas. Je faisais beaucoup d’allers-retours. Aujourd’hui, un tout petit peu moins, parce que j’ai aussi d’autres projets photo en cours, toujours sur les jeunesses rurales.

 

Entretien par Laurine Varnier

Cédric Calandraud – Le reste du monde n’existe pas
2025, Éditions Loco
150 pages
Disponible en librairie et en ligne

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