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Avedon par Edmonde Charles-Roux. PHOTO, 1979.

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Avedon choisi par Avedon

Sélectionnées et mises en pages par ses propres soins pour notre magazine, ces images de Richard Avedon marquent la parution, chez Denoël-Filipacchi, d’un livre important (Avedon Photographies 1947-1977 »), au moment où une exposition au Metropolitan Museum de New York retrace trente années de la carrière de ce géant de la photo de mode. A cette occasion, Edmonde Charles-Roux, qui fut rédactrice en chef à « Vogue », a bien voulu, et nous l’en remercions vivement, nous parler de ce qu’elle appelle joliment « l’extrémisme selon Avedon ». Elle se souvient : « On parlait de lui en des termes d’ordinaire réservés aux stars. C’était en 1965, l’année où il décida de quitter « Harper’s Bazaar ». A Paris, au siège de l’édition française de « Vogue» dont j’étais la rédactrice en chef, une nouvelle se répandit avec la fulgurance de l’éclair : non seulement Avedon tournait le dos au monde de ses débuts, et cela après vingt ans de présence au sein de cette bible de la Mode qu’était le « Bazaar », non seulement il s’écartait de l’univers où l’avait introduit son découvreur et maître vieillissant, Alexei Brodovitch, monstre sacré de la mise en pages, il faisait pis, il « passait » à la concurrence. Avedon signait un contrat avec « Vogue ». Je le connaissais de vue, bien sûr.

New York : cette exposition Avedon fut l’évènement de l’année

Chaque année, à l’époque où la haute couture parisienne présentait ses collections, nous nous retrouvions, selon un protocole immuable, face à face, l’équipe des rédacteurs et des rédactrices de « Vogue » et celle de « Harper’s Bazaar », . Les grands couturiers, selon une optique bien française, considéraient de leur devoir de mettre autant de distances que possible entre nous. Travaillant pour des magazines concurrents, nous ne pouvions être qu’ennemis. Placés chacun d’un côté du paddock où tournaient les mannequins, nous nous entr’apercevions dans ces salons dont l’assistance, bizarre convenons-en, et immuable, observait année après année la mode qui allongeait, raccourcissait, s’arrondissait, s’aplatissait, les coiffures qui changeaient, se frisaient, se tiraient, se tordaient, et agiter l’espace entouré de yeux que balayaient tantôt le vent léger de mousseline, tantôt les flots lourds du satin. Entre deux rafales, je voyais Avedon, un bout d’homme à la gigantesque réputation, qui assis à côté de la formidable Carmel Snow, avait l’air d’un étudiant que sa grand-mère aurait emmené en visite. Je savais de lui ce qui était de notoriété publique, c’est-à-dire à peu près tout de ce que révélaient ses photos, et à peu près rien de l’homme. Je connaissais, est-il besoin de le préciser, l’éblouissant florilège de ses séquences pour le «  Bazaar » et dans un ordre bien différent, l’autre aspect d’Avedon, celui qui apparaissait dans ses deux albums, les seuls parus à l’époque, «Observations », que m’avait offert Truman Capote, et «  Nothing Personal», largement dénigré dans le monde de la mode parisienne et dans le monde tout court où l’on ne voyait dans cette tentative de plongée au cœur des maladies mentales qu’un faux-pas assez choquant dont ce magicien de la beauté s’était rendu coupable, une erreur en somme qui révélait de la part de son auteur une forme de voyeurisme assez inquiétante.

Pour ma part, «Nothing Personal» m’avait confirmée dans la certitude qu’Avedon n’était pas seulement un génial promoteur d’illusions, un homme spectacle, un photographe de mode sachant admirablement donner une dimension à l’éphémère, mais qu’il y avait, quelque part en lui, un inconnu, un Avedon à double tranchant, un homme singulier, aussi sensible au charme qu’à l’anti-charme, à la beauté qu’à la décrépitude. Notre première rencontre devait me conforter dans cette opinion. Intensément préoccupé par son travail organiser des séances, maîtriser dans la mesure du possible les impondérables, s’assurer d’une assistance technique de grande qualité et, dans ce domaine, se montrer de la plus extrême exigence – Avedon n’était cependant pas limité à cela. Il échappait à l’univers étroit des grandes vedettes de la photographie de mode. Au cours d’un déjeuner et du long entretien qui s’était noué – un tour d’horizon à bâtons rompus où il avait été question aussi bien d’un projet de portrait auquel il attachait grande importance, celui de Claude et de Paloma Picasso, que de nos myopies réciproques que nous jugions, d’un commun accord, une sollicitation constante à l’imagination – je n’avais noté aucun formalisme chez Avedon. Il ne jouait pas les vedettes et je l’avais trouvé persuasif jusque dans ses silences. Non moins important à mes yeux était que sous le pétillement du regard et son inaltérable appétit de saisir la vie, il y avait, mal dissimulé, un fond secret d’inquiétude.

Quatorze ans sont passés depuis cette mémorable rencontre et c’est cet aspect-là d’Avedon qui me paraît, aujourd’hui encore, l’essentiel. L’enfance d’Avedon est si classiquement new yorkaise qu’elle semble aller de soi. Il a eu pour père Jacob Israël, émigrant, né sur le bateau qui amenait en Amérique des Juifs de Russie. Et cet émigrant de père grandit dans un orphelinat. Ce qui ne l’empêcha pas, bien des années plus tard, à l’époque de son mariage avec Anne Polansky et de la naissance de son fils, de jouir d’une confortable aisance et d’une activité rémunératrice dans la confection… ô Amérique ! Bien logé, il élevait le petit Richard dans l’idée que pour réussir il fallait de l’instruction. Le destin, en somme, souriait aux Avedon… Trêve de courte durée. La Dépression se chargea très vite de rendre parents et enfants aux fins de mois difficiles et aux quartiers moins élégants. Mais Jacob Israël, le tenace, gardait espoir de voir Richard briller un jour dans le monde des affaires (ce qui se réalisa), tandis que la joyeuse et inventive Anna caressait en secret le projet d’en faire un artiste (ce qui se réalisa aussi). Hélas, leur jeune homme n’en faisait qu’à sa tête. Il était fort mauvais élève et ne se distinguait que dans une seule activité : la chasse aux autographes, manifestant déjà une attirance indéniable pour les célébrités. A dix-sept ans, il décida de quitter sa famille, de renoncer à ses études et de se lancer dans la vie sans le moindre diplôme. Son père lui prédit un triste avenir : il allait renforcer l’armée des illettrés et finirait chauffeur de taxi. Richard Avedon ne tint aucun compte de ces sombres prédictions. Deux voies s’offraient à lui : la poésie et la photographie. Dans le doute, il pratiqua l’une et l’autre. La guerre n’allait pas lui laisser le temps du choix.

Armé du Rolleiflex que Jacob Israël lui avait offert en guise de cadeau d’adieu, Avedon s’engagea dans la Marine marchande où il fut chargé de produire les photos d’identité des nouvelles recrues. Tâche dont il s’acquitta avec conscience tout en occupant ses loisirs à des recherches moins rébarbatives. C’est ainsi qu’il fixa les silhouettes de deux jeunes recrues, deux frères, dans leur uniforme de marin. L’un était photographié avec la plus grande netteté, l’autre était laissé flou jusqu’à paraître imaginaire. Une fois démobilisé, Avedon opta pour la photo de mode et travailla avec succès au profit d’un grand magasin, Bonwitt Teller, où ses photos étaient affichées dans les ascenseurs. Jusqu’au jour où il fit une sélection de ses meilleurs documents de mode, ajouta à ce choix quelques images faites du temps où il était marin et s’en alla soumettre le tout au jugement du plus grand connaisseur en la matière : Alexei Brodovitch, directeur artistique de « Harper’s Bazaar ». L’avenir de Richard Avedon s’est joué pour une part déterminante au cours de cette visite. Curieusement, ce ne sont pas les photos de mode qui retinrent l’attention de son juge, mais la photo des deux frères en uniforme. Le document avait une fraicheur et une spontanéité que Brodovitch jugea prometteuses. « Harper’s Bazaar » engagea Avedon et ce fut Brodovitch qui le forma.

Avedon est aujourd’hui un jeune homme de cinquante-six ans dont la carrière se développe sur au moins trois plans à la fois. La photo de mode, son travail créateur, où l’ont rendu célèbre sa maîtrise, son imagination dans la mise en scène de l’inhabituel, cette faculté particulière qu’il a d’organiser autour de chaque modèle choisi un perpétuel « happening», et cette force de renouvellement qu’il a aussi et qui le rend sans cesse un autre et toujours le même  car Avedon, s’il change de manière, ne change jamais de style. Mentionnons ensuite son travail rémunérateur, la publicité, où, indépendamment de son succès artistique, Avedon obtient aussi un prodigieux succès. Lorsque Revlon, Polaroid. Schweppes ou C.B.S. décident de s’adresser à lui, ils savent que ce qu’ils attendent un de ces documents choc où la couleur éclate sur simple fond de papier blanc  ils ne l’obtiendront qu’au prix d’un salaire insurpassé : 5 000 dollars la séance. Enfin, il y a un Avedon portraitiste, provocateur à la façon dont l’ont été les dadas, l’homme qui démythifie la célébrité et ose la montrer telle que l’âge la modifie et l’accuse, l’homme par qui le scandale arrive parce qu’il a décidé une fois pour toutes d’aller jusqu’au bout de son propos, quitte à choquer. L’album qui paraît en France sous le seul titre « Avedon »  nous permet de le reconnaître sous tous ces aspects. Peu ou pas d’hommes dans ces pages qui se lisent comme un hymne à la beauté de la femme entre 1947 et 1977. L’homme n’est qu’un faire-valoir autour duquel «  s’orchestre » la photo. Il n’est pas enchaîné comme le sont les éléphants de la célèbre image où Dovima, entre deux pachydermes, présente une robe de Dior ; il n’est pas non plus tenu au bout d’une laisse comme le chien Bruno qui ouvre sa large gueule au nez de Veronica Compton, enfin il ne se prosterne pas comme ce chameau qui met genoux en terre à la fois devant une jolie robe et une jolie fille (Dovima, toujours elle); non, mais à sa manière lui aussi paye son tribut à la beauté triomphante. Il virevolte, il soutient, il enlace, il embrasse, il protège, il trinque, il abrite, il joue gros jeu, il s’élance au cou de sa belle au prix d’un dangereux vol plané, et tout nous laisse supposer qu’il n’est pas dupe.

Certes, il est toujours là, mais à la façon des utilités, et le rôle principal n’est en aucune manière le sien. Il ne le sera jamais. La vedette est tenue par la toute puissante déité qui a nom photogénie, cette impitoyable personne au service de laquelle il se trouve, tout comme l’auteur de ces photos, tout comme Avedon lui-même, penché au-dessus de son Rolleiflex et lui aussi asservi, et lui aussi conscient que rien ne dure et qu’il faut faire vite. Peu importe le nom de celle qui « le tient ». Qu’elle s’appelle Dorian, Suzy, Dovima, Carmen, Barbara, Twiggy, Luna, Ingrid ou Pénélope, elle est toujours cause de drame. Et Dieu sait qu’Avedon est orfèvre en la matière !

Chaque page de cet album, sous couvert de frivolité, nous ménage d’effrayantes confrontations. Il y a la mainmise impudente du créateur sur sa création : Chanel et Suzy Parker. Il y a l’hallali de la vedette, victime de sa notoriété et pourchassée par les paparazzi. Il y a une grande beauté du haut-monde prise à son propre jeu et momifiée dans une sorte de pré-mort proustienne. Il y a la nostalgie du temps qui passe et le naturel triomphant d’une jeunesse irrespectueuse qui, comme sonnerait un glas, annonce à qui veut l’entendre la fin des sophistications et des joliesses d’antan. Autant d’images à regarder, autant d’histoires à «  lire », autant de mystères à déchiffrer. Rares sont les artistes qui vont jusqu’à l’extrême fin de ce qu’ils se sont mis en tête de décrire. Et cela sans concessions, quoi qu’il en coûte, et dussent-ils se consumer dans ce que Cocteau appelait «  le feu de l’enfer professionnel ». Avedon est de ceux-là. Je salue tout ce qui, en lui, échappe si heureusement aux règles du bon goût et du bon sens, je salue en fait Avedon, l’homme des partis extrêmes. »

Edmonde Charles-Roux

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