Depuis la création de l’Auckland Festival of Photography en 2004, Julia Durkin est devenue la directrice historique du festival néo-zélandais. Au cours des deux dernières décennies, elle a joué un rôle essentiel dans la transformation du festival en une plateforme incontournable pour la photographie en Australasie, tout en élargissant progressivement sa portée internationale. L’Œil de la Photographie a eu le plaisir de s’entretenir avec elle au sujet de son parcours et de l’évolution continue du festival.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de la manière dont vous vous êtes intéressée à la photographie ?
Mon père, musicien de profession mais passionné de photographie, m’a offert mon premier appareil photo quand j’avais une vingtaine d’années. J’ai commencé à prendre des photos comme loisir. Comme beaucoup à l’époque de l’argentique, j’adorais le rituel et l’excitation de découvrir ses images après un certain délai, contrairement à l’instantanéité du numérique aujourd’hui. On pourrait dire que c’était ma première vraie introduction à la photographie.
Professionnellement, ma carrière s’étend sur plus de 30 ans dans les industries créatives — j’ai travaillé sur diverses formes de narration visuelle, que ce soit à travers la photographie, la télévision, le cinéma, et aujourd’hui via l’Auckland Festival of Photography. J’ai travaillé autour d’histoires de photographes, de récits visuels, de concepts… On peut dire que ma carrière repose solidement sur la photographie.
Vous avez fondé le festival en 2004. Comment tout a commencé ?
Nous étions un petit groupe, quelques amis et collègues et moi à réfléchir dès 2003 à l’idée d’un festival de photographie à Auckland. Nous avons fait quelques recherches. Les parties prenantes que nous avons consultées la Auckland Art Gallery, le musée d’Auckland, des galeries privées, des associations de photographie, les médias ont adoré l’idée. Pour eux, c’était un excellent moyen de rassembler des esprits variés et différentes approches photographiques.
Le premier festival a donc eu lieu en 2004. C’était un événement de petite taille, un peu “boutique”, réparti dans toute la ville, avec dix expositions et événements. Tout était porté par la passion et l’envie de créer quelque chose.
Nous avons aussi lancé notre programme Open Access, qui permettait à des photographes, des collectifs ou des galeries de présenter leurs travaux dans le cadre du festival sans passer par une sélection. À l’époque, je crois que nous étions le seul festival à proposer ce type de participation ouverte, sans tout selectionner nous-mêmes. Au départ, notre empreinte curatoriale était assez légère, mais nous l’avons renforcée à partir de 2013, quand nous avons ouvert le programme à l’international.
Il y a un vrai esprit d’ouverture et de communauté…
Le festival est destiné au grand public, pas uniquement à un public d’art averti. On y retrouve des écoles, des étudiants, un public très divers. Comme dans beaucoup de démocraties occidentales, notre public est majoritairement féminin et éduqué. Mais je dirais que notre communauté est en réalité un ensemble de communautés. Chaque exposition attire un public différent, avec ses propres soutiens.
Sur les quatre semaines du festival, on comptabilise environ 120 000 expériences de visionnage — cela va des grandes installations en extérieur à de petites conférences devant 12 personnes. Cette année, notre thème est Sustain, qui traite des archives et de la préservation du patrimoine visuel. Nous avons lancé une commande communautaire en partenariat avec les bibliothèques d’Auckland pour aider à actualiser leurs collections photographiques. Ces archives — comme dans beaucoup de pays — sont dominées par les hommes, notamment avant les années 1970. Nous avons donc commandé à trois artistes pacifiques, toutes des femmes, de réinterpréter et de répondre à ces collections. Auckland abrite la plus grande communauté d’origine pacifique en dehors des îles, il est donc essentiel qu’elle se voie reflétée dans les archives publiques.
Le festival alterne entre expositions en intérieur et en extérieur. Quels sont les lieux que vous utilisez ?
Depuis 2004, nous avons toujours adopté des lieux alternatifs d’exposition. Nous voulons amener la photographie au plus près des communautés — dans des lieux que les gens fréquentent naturellement, plutôt que de les enfermer dans des galeries qui peuvent intimider certains.
Nous fonctionnons donc avec un modèle mixte. De nombreuses expositions sont en extérieur, principalement dans le centre-ville le long du front de mer. Mais nous travaillons aussi avec des commissaires indépendants et des lieux partenaires. Certaines expositions se tiennent dans des maisons historiques — des bâtiments de l’ère coloniale aujourd’hui gérés par des trusts publics. Cette année, trois expositions y sont présentées. Notre lieu principal est un ancien silo industriel situé sur un terrain gagné sur la mer : un espace au charme brut, avec une vraie identité.
Quels ont été les grands moments marquants de ces vingt dernières années ?
L’un des temps forts a été la toute première édition en 2004, lorsque nous avons lancé Auckland Photo Day. L’idée était de créer une version photographique de « une journée dans la vie d’une ville ». C’est un format courant dans les médias écrits, mais nous l’avons fait via la photographie.
Dans les cinq premières années, un autre moment marquant a eu lieu en 2008 : nous avons réalisé les premières projections photographiques en extérieur sur des bâtiments, à South Auckland. Cela s’appelait Manukau Lights ou Night Lights. C’était un événement unique, organisé par Christopher Johnston, l’ancien directeur de la Auckland Art Gallery, avec plusieurs grands photographes néo-zélandais. C’était une première pour le pays.
Personnellement, être décorée en 2020 à l’occasion du Nouvel An a été un honneur très touchant. Plus récemment, je dirais que notre programme international constitue depuis 2013 l’un des piliers du festival. Nous avons accueilli plus de 50 ou 60 experts, photographes et commissaires internationaux de haut niveau. Pour un petit festival indépendant, si éloigné géographiquement, c’est une vraie réussite.
L’internationalisation du programme est aussi liée à la création du Asia-Pacific PhotoForum en 2010, dont le festival est membre fondateur. Pouvez-vous nous en parler ?
Il s’agit d’un réseau de festivals de photographie partageant les mêmes valeurs dans la région Asie-Pacifique, comprenant l’Asie, l’Inde, Singapour, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. L’objectif est de mutualiser les connaissances et de créer un centre d’échange d’idées et de réflexions autour de la photographie.
Grâce à ce partenariat, nous avons pu tisser des liens à travers la région — Singapour, Japon, Chine, Inde, Bangladesh. Ces connexions sont essentielles pour présenter chaque année des œuvres internationales pertinentes et contemporaines, d’autant plus que la Nouvelle-Zélande est très éloignée. Je pense être la personne en Nouvelle-Zélande ayant visité le plus de festivals de photo dans cette région.
Nous utilisons ces visites pour faire de la veille, repérer de nouveaux talents, nous inspirer. Nous avons aussi invité plusieurs directeurs de festivals étrangers à venir travailler ici : Jessica Lim (Cambodge) en 2019, Gwen Lee en 2018, Shahidul Alam (Bangladesh) en 2017. Ils ont amené des artistes internationaux de haut niveau. Cette orientation stratégique privilégier l’Asie-Pacifique plutôt que l’Europe vise à faire émerger de nouvelles conversations en photographie, hors des marchés occidentaux traditionnels.
Comment vous positionnez-vous face au monde de la photographie, souvent tourné vers l’Occident ?
Nous ne cherchons pas à suivre le mouvement de façon aveugle. La géographie de la Nouvelle-Zélande nous donne la possibilité de prendre plus de risques, de tenter des approches non conventionnelles. Nous avons quelque chose à prouver, mais nous avons aussi moins à perdre.
En tant que démocratie relativement jeune par rapport aux standards occidentaux, il y a ici une énergie, une volonté de faire, sans les lourdeurs administratives des structures plus anciennes. Il est important pour nous de mettre l’accent sur le Sud global et la région Asie-Pacifique, où les opportunités sont immenses.
Par exemple, en 2012, nous avons été invités à présenter des images d’Auckland Photo Day au festival de Pingyao en Chine — le plus grand festival photo du pays. Cela a débouché sur un partenariat de sept ans pendant lequel nous avons exposé la photographie néo-zélandaise en Chine. En 2016, grâce à ce lien, nous avons organisé la première exposition de photographie māorie et pacifique en Chine. Une vraie réussite pour une petite organisation caritative comme la nôtre. Certaines institutions nationales, avec des budgets de plusieurs millions, n’ont jamais fait cela.
Nous avons donc été très singuliers dans notre façon d’interagir avec l’Asie, en tissant des partenariats authentiques, porteurs d’une vision distincte pour notre public.
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