Tandis qu’il marque l’entrée dans l’hiver en Aotearoa (nom maori de la Nouvelle-Zélande), le mois de juin est à Auckland synonyme de célébration du médium photographique. Depuis 2004, l’Auckland Festival of Photography investit les rues de la ville et certains de ses bâtiments les plus singuliers : un silo désaffecté offrant une ambiance brutaliste , la John Kinder House, dont l’architecture néo-gothique nous plonge dans la période néo-coloniale du pays , la promenade du port ou encore la superbe Auckland Art Gallery. Suite et fin du festival arpenté par notre correspondante Zoé Isle de Beauchaine.
Le rapport au territoire peut être abordé sous un angle plus direct, comme le montre au Strand Arcade l’artiste Theo Macdonald, qui interroge la notion d’identité politique Néo-Zélandaise à travers la problématique nucléaire. Pour ce projet qu’il a réalisé en partie lors d’un séjour au Japon dans le cadre de la Kōwhai Residency, issue du partenariat entre l’Auckland Festival of Photography et le T3 Photo Festival Tokyo, il s’est inspiré du fūkeiron. Ce mouvement théorique et photographique qui a émergé au Japon dans les années 1960-1970 soutenait l’idée qu’il fallait tourner son objectif vers les paysages — urbains, industriels, ruraux, etc. — plutôt que les habitants d’un pays pour saisir sa structure politique et sociale. Dans ses clichés en noir et blanc, d’une poésie tout en retenue, Theo Macdonald s’empare du paysage urbain et naturel d’Auckland et de Tomioka pour confronter l’identité de ces deux villes liées par un jumelage culturel, l’une profondément anti-nucléaire, l’autre directement affectée par la catastrophe de Fukushima.
Cette réflexion sur l’identité nationale se prolonge au satellite2 avec l’australien Asher Milgate, qui utilise le photomontage et la couture pour explorer son histoire personnelle ainsi que celle de son pays. Il interroge notamment la manière dont l’héritage culturel conditionne notre rapport au territoire : « Culturellement, nous avons tendance à regarder les choses depuis un point de vue personnel — qu’il soit autochtone ou plus occidental — en observant la même réalité, mais chacun selon son propre angle. Il s’agit pour moi d’engager cette conversation et d’apprendre à apprécier nos différences. » Des œuvres qu’il considère comme une lettre d’amour à la notion de communauté.
Le thème « Sustain » s’ouvre aussi à des combats profondément humains, comme celui de la défense des droits LGBTQ+ dans des contextes politiques hostiles — un engagement porté ici par Clara Watt au Te Komititanga. La photographe sénégalo-canadienne utilise le collage pour dénoncer la violation des droits humains que constituent les lois anti-LGBTQ+ récemment adoptées par le parlement ghanéen. Pensée à l’origine comme « un portrait fier de la communauté LGBTQ+ du Ghana », sa série est rapidement devenue une menace pour les personnes ayant accepté de poser et témoigner. La photographe a donc choisi de dissimuler leurs visages, qu’elle a remplacés par les textes de loi. Pour Julia Durkin, cette conversation devait avoir lieu : « C’est une question essentielle, particulièrement à l’heure où l’on observe une montée inquiétante des politiques d’extrême droite dans de nombreux pays — en particulier aux États-Unis. Il n’est plus aussi sûr qu’avant d’être homosexuel ou simplement différent. »
Autre facette essentielle du festival, son programme de conférences favorise les discussions autour de la photographie. Les sujets sont éclectiques : de la démonstration provocatrice de l’« inévitable mort de la photographie » par l’intelligence artificielle (conférence du flamboyant photographe Jon Carapiet), à un état des lieux des archives photographiques néo-zélandaises présenté par Keith Giles, conservateur des collections photographiques des bibliothèques d’Auckland. Une journée fut également consacrée à l’édition : la photographe Alice Connew y a partagé son approche du livre photographique à travers sa dernière publication, Joyriders (Gloria Books), qui documente l’association de motardes féminines Petrolettes. Venu spécialement de New York, l’éditeur de Daylight Books, Michael Itkoff, a quant à lui évoqué son dernier ouvrage publié avec le photographe néo-zélandais Chris Corson-Scott. Fruit de dix années de prises de vue, The Afterglow of Industry est une enquête méticuleuse sur l’impact de l’ère industrielle sur le territoire néo-zélandais. Les cicatrices que celui-ci porte encore aujourd’hui témoignent du lien profond entre industrialisation et colonisation. Des cicatrices que l’ère capitaliste peinent à refermer.
Placée sous le signe de la durabilité, cette édition du Auckland Festival of Photography témoigne de l’engagement des photographes et du pouvoir des images à éveiller les consciences politiques, sociales et écologiques. Plus que jamais, à l’heure où de nombreux régimes menacent les libertés humaines et environnementales, il nous incombe de ne pas détourner les yeux.
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