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Paula Rae Gibson

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Remember when I told you everything

Voici Sue. C’est ma meilleure amie. Ceci est une ode à l’amitié. Je parle ici d’une des formes d’amour les plus pures, les plus nourrissantes et les plus durables qui soient. Je photographie Sue depuis plus de 20 ans, principalement à Los Angeles, où elle vit. Pendant tout ce temps, elle a lutté contre le cancer. La maladie l’a emportée en mai dernier.
Un livre sur ce travail sera publié à Tokyo en octobre par les éditions Ephemere.
En plus de ce film que je souhaite partager avec vous, dans lequel j’utilise la voix de Sue, j’ai plus de 20 ans de messages WhatsApp à parcourir. En voici quelques-uns accompagnés d’autres images.

Vidéo

www.paularaegibson.co.uk

Ode à l’amitié
Lorsqu’un être cher décède, nous disons souvent que nous sommes « à court de mots ». Nous ne savons pas quoi dire, ni même comment trouver les mots pour exprimer ce que nous ressentons. Cela peut également signifier que les mots que nous avons autrefois partagés avec la personne que nous avons perdue ne peuvent plus être retrouvés. Ce n’est pas seulement le corps de la personne qui a disparu, mais aussi la beauté du dialogue, et nous restons seuls témoins. Peu importe à quel point nous sommes préparés ou non à la mort d’un ami, il y a toujours une vague d’incrédulité suivie d’un désir irrésistible de remonter le temps. Désemparés, nous nous accrochons à nos souvenirs, à nos impressions visuelles et à nos souvenirs sensoriels.
En gardant cette personne dans nos pensées et nos émotions, nous entrons dans le lent processus du deuil, à travers toutes ses étapes. Il existe des détours, mais pas de raccourcis. Pourtant, en passant au crible notre chagrin, nous découvrons parfois un cadeau. Il s’agit d’une dernière offrande, envoyée depuis un autre monde, qui peut se manifester dans le présent par un acte d’amour et de transformation créative.
Les œuvres de Paula Rae Gibson mettent en scène ce type de transformations. Le médium qu’elle a choisi, la photographie analogique, et son travail parallèle dans la musique et le cinéma, se combinent pour lui donner une gamme d’expression inspirante. Elle est peut-être mieux connue pour sa série d’autoportraits déchirants, réalisés à la suite du décès de son mari, qui l’ont précipitée dans la monoparentalité et l’ont amenée à réévaluer son identité personnelle. Ces œuvres, réalisées il y a une vingtaine d’années, révèlent un parcours cathartique, à travers le traumatisme vers une sagesse intrépide.
Ses photographies, d’hier comme d’aujourd’hui, sont uniques et brutes, empreintes d’empathie émotionnelle et physique, et d’une honnêteté crue. Imprimées à la main dans la chambre noire, elles prennent vie grâce à la lumière, au temps, à la chimie et à l’attention de l’artiste. Elles embrassent les imperfections physiques de la surface – flou, taches et déchirures – rompant avec les codes de la représentation conventionnelle pour tenter d’exprimer des vérités intangibles. Ou, plus précisément, pour poser des questions sans réponse. Les images de ce livre sont la continuation la plus récente des thèmes qui ont été au centre de la recherche de Gibson tout au long de sa vie créative. Elles sont également un hommage sincère à la vie de son amie Sue et au dialogue intime et solidaire qu’elles partageaient.
Les photographies de Gibson sont une exploration visuelle tendre du corps et de l’esprit de Sue, des contrastes entre sa vulnérabilité et sa sensualité, sa lassitude et sa vitalité. Elles s’émerveillent devant la familiarité et l’étrangeté du corps humain qui s’évanouit et disparaît. Gibson y parvient grâce à des angles multiples et des gestes répétés qui créent un rythme. Les fleurs et les coquillages, les vêtements qui révèlent, dissimulent et enveloppent, les seins nus, sont autant de symboles du cycle de la vie.
La photographie est un moyen particulièrement approprié pour interroger le temps et la perte. Entre les mains de Gibson, la décomposition chimique et la fluidité de l’image sur la surface du papier font écho au flux et reflux du corps. Les formes adoucies et les couleurs subtiles se fondent et se mélangent. Au fur et à mesure que la séquence d’images se déroule, telle une vague ou une marée, elle devient une procession onirique d’images qui tombent et flottent. C’est l’arrière-pays perméable entre la mort, le sommeil et le rêve. Au fil du temps, à mesure que la séquence se construit, les ombres s’allongent. À la fin, on voit une robe vide, fixée à un arbre, comme si elle faisait ses adieux dans le vent. Ces images se combinent comme pour dire que malgré la permanence illusoire de nos corps et de notre être, leurs traces résident dans l’éphémère : dans le tissu et le papier, l’eau et la terre, l’air et la lumière. Et surtout, dans les échos d’amour que nous laissons à ceux qui vivent encore.
Les œuvres de Gibson parlent de ces ondulations résonnantes d’amour, de perte, de désir, de regret et de nostalgie. Et de l’empathie et de l’intimité particulières des femmes. Ces photographies sont littéralement et figurativement des actes d’exposition et d’illumination, une confrontation avec la douleur et le chagrin. De plus, elles sont une confession sincère – Remember When I Told You Everything (Souviens-toi quand je t’ai tout dit). Ce livre commémore désormais ces confessions mutuellement affirmatives. C’est une litanie, non pas de chagrin, mais de gratitude. Comme l’écrit Gibson :
Merci pour l’amour.
Merci pour l’authenticité.
Merci pour la vérité.
Merci pour ta croyance.
Merci pour ton attention.
Les mots de Gibson sont simples, directs et honnêtes. Mais ce livre est avant tout une ode visuelle. À l’instar de son équivalent poétique, cette ode est une offrande lyrique adressée à un sujet cher. Dans le chagrin, nous sommes « à court de mots ». Et les mots peuvent sembler insuffisants pour exprimer des sentiments sans limites. Mais les images et les pensées – et la célébration d’une vie et d’une amitié comme celle-ci – nous apportent du réconfort par leur beauté.

Martin Barnes
Conservateur principal de la photographie, Victoria and Albert Museum, Londres.

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