Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau! – Charles Baudelaire, “Le Voyage”
En route à nouveau, vers l’inconnu. L’immense Paris Photo au Grand Palais était un plaisir pour les yeux, un tonique pour l’esprit et, bien sûr, une épreuve pour les mollets.
Des milliers et des milliers d’images, d’expressions multiples et de façons infinies de regarder le monde et de créer de l’art, et pourtant, ce que toutes ces images ont en commun, c’est une petite “machine” bien pratique :
« Il y a quelques années à peine, il nous est né une machine qui est devenue depuis la gloire de notre époque, et qui, jour après jour, étonne l’esprit et stupéfie l’œil, écrivait l’artiste belge Antoine Wiertz il y a cent soixante-dix ans. Cette machine, dans un siècle, sera le pinceau, la palette, les couleurs, le métier, l’exercice, la patience, le coup d’œil, le coup de main, la pâte, le glacis, l’astuce, le relief, le fini, le rendu. »
Je pense qu’il avait raison. Une photographie bien faite réunit presque tout ce que l’on peut souhaiter : elle vous aspire dans le pouls de la vie et dans ce que l’humanité a de plus noble.
À l’époque où le Grand Palais fut construit pour l’Exposition universelle de 1900, la photographie était encore reléguée aux sections industrielles des expositions universelles. La fée française de la Belle Époque a dû rôder sous la magnifique verrière du Grand Palais pour encourager la vaste toiture vitrée, la teinte verdâtre de sa charpente et la fluide élégance des éléments Art nouveau, si présents. Le bâtiment est d’une beauté si massive que Le Corbusier était sur le point de le détruire au milieu des années 1960 – mais la mort n’est jamais tombée sur quelqu’un à un moment plus opportun. Aujourd’hui, le Grand Palais est l’écrin parfait de la plus importante foire de photographie du monde.
« Depuis qu’on est revenus au Grand Palais, tout le monde est content, il ne pleut plus à l’intérieur, c’est propre et très agréable, explique Howard Greenberg. J’ai commencé à faire Paris Photo à partir de la deuxième édition [1998], et pour différentes raisons j’ai toujours été bien positionné à Paris, donc j’adore venir ici, ça a toujours été un succès pour nous. Cette année, j’étais très peu sûr de moi [rires] parce que le marché de la photo est tellement calme en ce moment, même à New York. Pourtant, on s’en sort très bien, comme toujours. Et pour moi, personnellement, le fait de revoir beaucoup de vieux amis que je n’avais parfois pas vus depuis des années, c’est fantastique. »
« Quant à mon opinion sur le cœur de la foire, c’est difficile à dire. Il y a tellement de choses ici, vous savez. Une grande partie de la photographie contemporaine que je vois, je ne sais pas trop… ça peut me plaire, ou ne pas me plaire – mais je ne vais pas donner mon opinion parce que je ne suis pas la personne qui connaît vraiment ce monde-là, affirme le célèbre galeriste new-yorkais (et vrai gentleman). Du point de vue de l’apparence des stands, je pense que c’est le meilleur Paris Photo de tous les temps. Je crois que les gens de la photographie ont vraiment compris comment faire en sorte que leurs stands aient l’air artistiques, et que Paris Photo ressemble à une foire d’art et ça, c’est fantastique, c’est génial. Pour le reste, je ne sais pas… c’est bien, c’est bien. »
L’un des plus beaux accrochages de la foire 2024 était une poignée de merveilles en noir et blanc de deux photographes nord-américains, Todd Webb et Ernest Stone, présentées par Augusta Edwards de Londres. Edwards considère Paris Photo comme le temps fort de l’année pour la photographie, « et j’ai l’impression que tout le monde donne toujours le meilleur de soi et apporte un matériel incroyable, ainsi que tout ce qui va avec. Et le fait d’avoir les éditeurs, les discussions ça dépasse tout. » Quand je suggère que l’édition de cette année marque un réel progrès par rapport à la précédente, elle répond : « Oui, on dirait que l’année dernière les gens essayaient un peu tout, tout était permis mais cette année, ça paraît plus cohérent. »
Restons un instant sur PP24, puisque la photographie a atteint alors un point critique où nombre de ses praticiens semblaient d’accord pour saccager l’esprit, les dispositions et la beauté propres au médium. C’était en même temps l’année de cette publicité Jaguar de trente secondes, sans valeur, de la pure artificialité de huit clones woke et de leurs cinq slogans creux – “« Créez avec exubérance », « Vivez intensément », « Supprimez l’ordinaire », « Brisez les moules » et « ne copiez rien ».” – et tout ce que l’on voyait, étaient faux, de la contrainte, du numérique surtravaillé et des morts-vivants.
La photographie parfaite à PP24 pour servir (sans doute malgré elle) d’allégorie à l’état inquiètant du médium – doutant ou rejetant à la fois l’imagination et les vérités visuelles (même si une photographie n’est jamais une simple copie du réel) – était l’image du grand et très sympathique artiste belge de tableaux vivants Bart Ramakers : un peintre grisonnant sur une plage au coucher du soleil, avec une ravissante jeune femme nue posant la main sur son épaule pour attirer son attention. Sauf que ce que le vieux monsieur est en train de peindre, c’est un homme jouant d’un cor des Alpes grotesquement immense, avec pour toile de fond les Alpes. Une scène qui n’a strictement rien à voir avec ce qui l’entoure.
PP24 foisonnait d’images où la photographie doutait de ses propres fondements. Il y avait toutes ces photos absurdes de feuillages découpés (etc.) – certes réalisées par des procédés de chambre noire propres à la photographie, mais au mieux décoratives – qui s’efforçaient de ressembler au Pictorialisme (une vieille branche de la photo prétendant à quelque chose de “supérieur”). Puis, inévitablement, on a eu droit à bien pire : la brillance plastique d’un art perdu. Souvenez-vous de ce que dit le gamin dans South Park à propos de l’IA : « Ce n’est pas parce que quelque chose vous flatte que c’est forcément une bonne idée. »
Comme le soutient Gerry Badger dans son livre Collecting Photography : « Qu’elle soit techniquement maladroite ou dépourvue de qualités artistiques réfléchies, une photographie doit toujours nous arrêter net. Elle nous met immédiatement en contact avec le jadis et le lointain, avec les vivants et les morts. » Flâner de stand en stand à Paris Photo cette année donnait l’impression d’un univers mieux ordonné ; la profusion et les impressions suscitées par les œuvres de 1 461 photographes, la polyglossie et la joie de rencontrer des galeristes venus des quatre coins du monde, qui apportaient des histoires aux images qui m’arrêtaient net, avec des degrés d’ébahissement divers.
Un “thème” non programmé de PP25 était sans conteste les images à touche cinématographique, et le plus beau de ces stands était la présentation exclusive, par Rose Gallery, du travail de l’artiste Mexicaine Tania Franco Klein (née en 1990), peuplé de non-lieux angoissants mais magnifiquement représentés, où chaque image ressemble à la quintessence d’un film entier dont on voudrait en savoir plus, quoiqu’avec une légère inquiétude. « Nous voulions la présenter maintenant en solo parce qu’elle a une pièce dans l’exposition du MoMA New Photography 2025: Lines of Belonging, et une installation au Getty, donc on s’est dit que c’était le moment idéal. Elle est incroyable ! » explique Sophie Winner de la galerie de Santa Monica.
« C’est une combinaison de plusieurs de ses travaux. Tania crée beaucoup d’images mettant en scène différents personnages qu’elle invente et qui reflètent les angoisses sociales qui pèsent sur nous aujourd’hui, surtout pour sa génération. Sa dernière série Rage™️ est montrée pour la première fois en dehors du Mexique. Toutes les séries se construisent les unes sur les autres, et cette marque déposée reprend l’idée de rage, ce qu’elle signifie, et la façon dont ce mot est devenu chargé, et comment cela reflète toutes les angoisses et la rage qui s’accumulent entre nous. Elle prend cette idée, et différents aspects qui y sont liés, et examine en profondeur ce que ce mot veut dire. Tout est si méticuleux, chaque détail est pensé, et elle vous fait entrer dans un monde entier. »
Avec nombre de galeries américaines restées chez elles cette année, le Grand Palais souffrait d’un vrai manque de tirages vintage. Les plus stupéfiants étaient les tirages signés de Todd Webb à Paris en 1950. Chantal Fabres, d’Augusta Edwards, explique que Webb était courtier en bourse et qu’il a tout perdu lors du grand krach de Wall Street en 1929. « Ensuite, il a fait plein de petits boulots. Il est allé à Detroit et a suivi un cours de photographie avec Ansel Adams, dans la même classe qu’Harry Callahan, et ça lui a énormément plu. Il a déménagé à New York, rencontré Stieglitz et Georgia O’Keeffe et il est entré dans ce monde de photographes. »
« Puis il a évidemment été enrôlé pendant la Seconde Guerre mondiale, mais pas comme photographe. Après la guerre, il s’installe à Paris pour quatre ans. Des années plus tard, il fait la même chose que Robert Frank. Alors que Frank parcourait les États-Unis en voiture, Todd Webb a suivi à pied la piste des pionniers de l’Oregon à la Californie, pratiquement à la même époque. Un nouveau livre, publié par sa succession, sort en ce moment. Il tirait tout lui-même – regardez, ils sont magnifiques, n’est-ce pas ? Je les adore, ils sont si délicats. »
L’un des aspects réjouissants de PP25 était le grand nombre de galeries japonaises et le fait qu’il y avait enfin autre chose à montrer que les bas résille de Daido Moriyama. PGI à Tokyo est la deuxième plus ancienne galerie photo du pays, et la sélection de photographies superbement travaillées présentée par sa directrice Sayaka Takahashi m’a cloué sur place devant une série d’arbres – la tristesse rendue avec une justesse et une grâce silencieuse remarquables. La finesse de perception de Takahashi, lorsqu’elle parle de ces artistes (choisis depuis des perspectives marginales), est immense. Sa douleur est parfois palpable lorsque le passé refait surface.
« Voici James Osamu Nakagawa, un photographe nippo-américain. Il voyageait aux États-Unis depuis 2022 et a visité des camps de concentration japonais. Ces images [série Witness Trees] sont les portraits des arbres de ces lieux. Et ces photos font écho à Yasuhiro Ishimoto, né à San Francisco et scolarisé au Japon, qui a été interné [c’est là qu’il a appris la photographie] lorsqu’il y est retourné. Ensuite, il est allé à Chicago et a été formé par Harry Callahan. Les références nationales d’Ishimoto étaient japonaises, mais sa vision était aussi celle d’un Asian American. »
Un autre grand artiste du stand PGI est Yoshihiko Ito. « Il appartient à une génération de konpora shashin – konpora étant l’abréviation de contemporary en japonais et shashin signifiant photographie – et il y a eu un mouvement à la fin des années 1970 et 1980. Le travail d’Ito date des années 1990 et il observe vraiment, il essaie de réfléchir en profondeur à la manière dont le temps persiste en photographie, et il fait des croquis avant de photographier. Ce sont des autoportraits avec son ombre. C’est l’un des artistes les plus importants de l’après-guerre et ses œuvres sont emblématiques. »
Il y a aussi une nouvelle série d’Asako Narahashi intitulée 1961 – They Were Standing There, à partir de négatifs pourris, totalement abîmés, que l’artiste a retrouvés un jour. Ce sont de précieuses photos instantanées prises par son père lors d’un voyage en Allemagne de l’Est via l’Union soviétique il y a soixante-quatre ans, et les rêves qu’elles véhiculent restent, malgré tout, intacts. Takahashi m’emmène ensuite voir la version Godzilla des Caprichos de Goya par Kikuji Kawada, et elle explique qu’elle tenait à montrer ces œuvres « parce que la situation du monde est aujourd’hui vraiment compliquée. Et je voulais le faire à Paris, car les gens en Europe ressentent des choses proches des nôtres, même si le Japon est un peu loin de tout ».
Le staff de Miyako Yoshinaga crie « Miyako-san » lorsque j’entre dans le stand de la galeriste new-yorkaise. Elle m’emmène vers une série de portraits serrés façon photos d’identité judiciaire de cinéastes tels que Claude Chabrol ou François Truffaut, réalisés par Ken Ohara au New York Film Festival en 1970 pour Harper’s Bazaar – la même année que la parution de son livre One, avec cinq cents visages de New-Yorkais anonymes. « L’égalité humaine, ce sont les yeux, le nez, la bouche et les sourcils, mais tout le reste comporte de légères différences. Certains y voient des individus, d’autres les voient tous pareils, deux visions différentes qui se relaient », explique Yoshinaga. Elle ajoute qu’elle aimait l’idée d’apporter cette découverte à Paris, où tant de films classiques ont été tournés.
Si l’exposition Chromotherapia à l’Académie de France à la Villa Médicis à Rome a réussi quelque chose cette année, c’est de montrer le chemin de la photographie couleur, de ses premiers essais jusqu’à son emballement vers le tape-à-l’œil et le vulgaire (à l’exception de Guy Bourdin, si j’ose encore prononcer son nom). Deux maîtres de la couleur qui ne figuraient pas dans ce « feelgood show » un peu tiède sont Harry Gruyaert et Fred Herzog, dont les images ont réveillé le Grand Palais cette année. Né en Allemagne, Herzog quitte Stuttgart pour le Canada en 1952, car « des quartiers neufs, propres, sûrs et honnêtes ne donnent pas de bonnes images ».
Le seul type de film qu’il charge dans son Leica à partir de 1957 est le Kodachrome. Sophie Brodovitch, directrice d’Equinox Gallery dans la ville chère à Herzog, Vancouver, explique : « Toutes ces photos étaient des diapositives, rangées chez lui dans de petits tiroirs. Il installait un diaporama chez lui et projetait lorsqu’on venait le voir – on disait “oui, non, oui, non” – et c’est ainsi que s’est fait le travail de découverte. »
« Beaucoup de gens connaissent Fred Herzog à travers les livres et il a eu quelques expositions en Europe, mais quand ils voient les tirages originaux – là, c’est un point de basculement pour eux. Après la mort de Fred [en 2019], nous avons été chargés de gérer tout son fonds photographique, et dans ce fonds il y avait cent mille diapositives que nous n’avions jamais vues, et pendant cinq ans nous les avons passées en revue, petit à petit, pour en retenir soixante-neuf, présentées ici pour la première fois et réunies dans le nouveau livre qui vient juste de sortir. »
La haute en couleurs Enrica Viganò, fondatrice d’Admira à Milan, se définit comme « curatrice plus que galeriste », et sa contribution à PP25 comptait parmi les grandes révélations de la foire. Elle précise : « Il s’agit d’une exposition conçue autour du thème de la photographie de Neorealismo. Les films sont très connus mais la photographie devait l’être aussi. » Admira avait monté une exposition à la New York University en 2018 – Neorealismo: The New Image in Italy, 1932–1960 (avec un magnifique livre préfacé par Martin Scorsese) – et le Metropolitan Museum of Art a acquis quatre-vingt-treize de ces tirages.
Signora Viganò explique que, pour le stand parisien, elle voulait montrer « non seulement la pauvreté du Neorealismo mais aussi le désir de vivre » avec des murs d’images « de la Sardaigne à Milan, jusqu’au sud de l’Italie ». « J’ai rencontré une centaine de photographes quand j’ai commencé dans les années 1990. Ils n’étaient pas connus et ne pensaient pas qu’ils pourraient un jour vendre sur le marché des collectionneurs. J’ai trouvé un matériel vintage incroyable. Si ces photographes avaient été français, on les aurait qualifiés d’humanistes. Les Italiens n’étaient pas connus, mais aujourd’hui, après vingt ans de travail acharné, les photographes du Neorealismo sont vraiment appréciés. Ma mission continue. »
Une autre galerie milanaise, Viasaterna, proposait le stand le plus intéressant de tous ceux consacrés à la photographie performative, avec deux artistes italiennes travaillant dans la même sphère culturelle. « Elisabetta Catalano était une photographe romaine très proche des artistes de l’avant-garde italienne et du Pop Art romain, et elle a collaboré avec son compagnon Fabio Mauri pendant plus de trente ans. C’était une photographe très particulière parce qu’elle n’était pas seulement portraitiste, elle savait stimuler la créativité des artistes pour co-créer certaines performances », explique la directrice de la galerie, Carolin Mittermair, devant quelques portraits inspirés de Joseph Beuys et du peintre Cesare Tacchi.
« Et en dialogue avec Elisabetta, nous présentons Marion Baruch. C’est une artiste née en Roumanie qui a quatre-vingt-quatorze ans. Son travail est lié au textile et elle est connue pour ses immenses installations où elle joue aussi avec le vide. Ce sont ses premières œuvres, réalisées dans les années 1970 ; par exemple ici, Abito-Contenitore, une performance dans laquelle elle porte ce vêtement textile [une image où sa silhouette nous fait face, bras levés, mais avec des chaussures pointant vers l’arrière] et descend la Via Montenapoleone, la rue de la mode la plus célèbre de Milan, comme sur un podium. Nous sommes en 1969, il y a donc là aussi une certaine ironie dans sa performance conceptuelle. »
Une autre semble être une manifestation de la chanson « Loud, Loud, Loud » d’Aphrodite’s Child (enregistrée en 1970-71) : « Le jour où les voitures gisent en tas / Leurs roues tournant en vain / Nous courrons le long des autoroutes désertes / Criant, hurlant, chantant / Fort, fort, fort, fort ». Carolin Mittermair explique : « Cette performance s’intitule Contenitore-Ambiente [1971] et il s’agissait en fait d’une action publique où elle invitait les gens à entrer dans ces sphères en plastique conçues par Fronzoni. Elles étaient comme un environnement transportable, une sorte de seconde peau, et elle voulait aussi bloquer la circulation ; il y a donc une certaine ironie. »
Un aspect agaçant de PP24 était la manière dont tant d’artistes et de galeries présentaient leurs œuvres dans des cadres et des mises en scène extravagantes, témoignant une fois de plus du manque de confiance en soi de ce médium. Cette année, la galerie Casemore de San Francisco exposait deux magnifiques tirages aquatiques grand format de Kanoa Zimmerman, artiste américaine et apnéiste installée à Hawaï. Les cadres, d’une beauté saisissante, semblaient faire corps avec les œuvres : les tirages flottaient presque à l’intérieur, et les cadres évoquaient des hublots de navire.
Chris Gunder, le représentant de la galerie, m’explique que Zimmerman a une quarantaine d’années et qu’« il photographie toujours en noir et blanc, développe lui-même ses films en chambre noire et tire ses clichés sur papier argentique. C’est tellement rare à cette échelle. En fait, le film n’est pas vraiment conçu pour un tel agrandissement, ce qui donne un grain visible, presque comme du graphite. »
L’extraordinaire Florencia Giordana Braun – fondatrice de la galerie Rolf Art à Buenos Aires en 2009 (la seule galerie d’Argentine entièrement dédiée à la photographie) et membre du comité international de Paris Photo pour la troisième fois cette année – est une source d’inspiration pour tous les passionnés de photographie. Passion, savoir et une autorité naturelle transparaissent dans tout ce qu’elle dit et expose.
« Nous avons le plaisir de représenter deux pionnières emblématiques de la photographie de ma région : Sara Facio et Alice D’Amico, deux femmes radicales qui ont non seulement produit une œuvre magnifique, mais ont aussi transformé notre perception de la photographie en Argentine. Ensemble, elles ont créé la première maison d’édition photographique, La Azotea, ainsi que la première association de photographie du pays, la première galerie photo, et elles ont constitué une collection photographique pour le Musée national des beaux-arts. Invitées par le gouvernement français en France au début des années 1950, Sara et Alice se sont, je crois, profondément imprégnées de cette approche humaniste du paysage urbain. »
« Nous proposons ici de revisiter leurs trois essais photographiques emblématiques. À leur retour en Argentine, elles ont réalisé un magnifique ouvrage intitulé Buenos Aires, Buenos Aires [1968], l’un des premiers livres de photographie argentins, interdit pendant le régime militaire. Humanario [1976] est également un livre photographique très important, consacré aux conditions de vie des patients de l’hôpital psychiatrique Borda de Buenos Aires. Ce livre a lui aussi longtemps été interdit dans mon pays et reste introuvable à ce jour. »
« Nous présentons également des photographies extraites d’Autorretratos [1974], un ouvrage rassemblant leurs portraits des plus grands esprits d’Amérique latine – Argentine, Colombie, Uruguay, Chili. Ce livre est un échange d’images et de textes, et le plus intéressant est que ces photos ont été prises ici même, en France, car la plupart de ces intellectuels étaient en exil en raison du contexte de l’époque. C’est donc un grand honneur pour nous de réunir ces deux photographes de talent dans cette exposition. Sara et Alicia étaient partenaires, mais elles se sont séparées au début des années 1960, et depuis, leurs archives n’ont plus jamais été exposées ensemble. Pour la première fois en soixante-cinq ans, nous le faisons ici, à Paris Photo. »
Les directrices de PP25, Florence Bourgeois et Anna Planes, ont parlé de « diversité », ce qui, dans une perspective féministe, se traduit par le choix de commissaires d’exposition femmes, lesquelles choisissent des photographes femmes, lesquelles choisissent des images de femmes. L’événement parallèle d’Elles était particulièrement déséquilibré, avec son style décousu et ses statistiques sur la représentation des femmes dans les expositions – une forme d’autosatisfaction complaisante qui ne fait jamais progresser la culture. Le long mur d’entrée du Grand Palais, censé donner le ton à Paris Photo, était orné du portrait de Sophie Ristelhueber, lauréate du prix Hasselblad de cette année.
« Se tenir dans la chambre noire et voir ses photos apparaître lentement sur des feuilles de papier blanc est une expérience magique. Avec ses éclairs de lumière, ses produits chimiques et ses formules, la photographie relève de la sorcellerie », explique John Ingledew dans son ouvrage *The Creative Photographer*. « Le simple fait que les photographies puissent figer le temps en préservant des instants révolus est extraordinaire. »
C’est à Paris que tout a commencé, lorsque Niépce rencontra Daguerre chez l’opticien Charles Chevalier, à l’angle du quai de l’Horloge et de la place du Pont Neuf, près de la statue équestre de l’Île de la Cité. Ces hommes étaient scientifiques, inventeurs et fabricants d’instruments. Vinrent ensuite les peintres, comme Charles Nègre ; les illustrateurs, comme Charles Marville ; et les poètes, comme le fantastique Atget.
La photographie est née à moins d’un kilomètre du Grand Palais, et c’est précisément ce que Paris Photo devrait exposer sur son grand mur en 2026. Un hommage aux vivants et aux disparus.
Tintin Törncrantz














