Les images publiées par Mariïen et Cerf (voir ma chronique précédente), auxquelles il ne serait pas illégitime d’ajouter les Distorsions de Kertesz, même si elles relèvent plus de la provocation et de l’obsession que de la pratique photographique, eurent au moins ce mérite d’ouvrir la voie à la création de toutes sortes de représentations de fantaisies, – plastiques indubitablement, où l’acte photographique pourra enfin retrouver un rôle central, fondamental, restitué.
Dans la suite, enrichie de liberté du sujet tant que de son traitement, la photographie, grâce à quelques créateurs dispersés, voire isolés, va reprendre ses droits, avec ses valeurs constitutives de lumière, de volume, de contraste et, dans certains cas, de profondeur de champ. Ouf ! On échappe à la platitude des photos conceptuelles (peu différentes finalement des dessins « érotumoristiques » de Siné ou de Trez). Le boîtier va finir par l’emporter sur le dess(e)in.
Ces sauveurs qui remettront le visuel au premier plan dans le courant des années 1990, renvoyant l’idée à sa place secondaire, ne forment pas école, pas même tendance, mais ce sont des créateurs apparentés par leur même volonté de mettre, en dépit de leur désir de surprendre et de sortir des sentiers battus d’une rhétorique conventionnelle, de mettre la plastique au poste de commandement. Au premier rang de ceux-ci, éminent, figure Fernand Michaud (1929-2012), auteur d’une œuvre riche, reconnue, mais pas assez en proportion de son considérable talent. D’ailleurs, hormis les catalogues assez nombreux de ses expositions, Michaud ne connut le bonheur de la publication que d’un seul livre, mais exceptionnel, Palais des Papes sponsorisé par le festival d’Avignon, sous-titré La chair et la matière, − personnellement j’aurais plutôt opté pour « Nu et sculpture », la majorité de ses clichés de cette époque ayant été réalisée dans des ateliers de sculpteurs, l’Hôtel Biron, résidence de Rodin et siège du musée d’une part et l’atelier-musée Henri Bouchard (1875-1960) très appréciable sculpteur Art déco. A partir du moment où il commença à s’adonner à la photo de nu, Michaud en grand esthète en fit un éblouissant bouquet d’inventions pour lesquelles il ne recula, avec son regard affûté par la confrontation avec la plastique de Rodin, devant aucune fantaisie, devant aucune audace, alors qu’il était déjà institutionnellement reconnu, honoré même du titre de chevalier des Arts et des Lettres. La sélection trop réduite que je présente ici rendra compte, j’espère, de l’investissement de son oeil dans la sculpture la plus achevée. En sus de photos de nus au graphisme le plus pur (Ill. 1) ou totalement informel (Ill. 2), Michaud nous comble de bonheurs visuels au cours de la visite de l’atelier Bouchard (Ill. 3 & 4) ou bien en confrontant avec une implication enragée, de manière saisissante, dans les jardins de l’hôtel Biron les formes les plus antagoniques, douceur et puissance, de la chair et du bronze (Ill. 5-7) ; à bien y regarder, la logique de la sculpture y trouve son compte ; mais l’air se raréfie dans ces hauteurs (Ill. 8).
Très apparentée par sa passion pour la ronde bosse, notre voisine flamande Greta Buysse, artiste confirmée née en 1942, œuvrant à mi-chemin de la photo et de la sculpture, n’a guère publié avant la fin du XXe siècle. La très instructive série italienne Eros Fotografia procurée par Judith Lange pour l’Espresso a fait beaucoup, à juste titre, pour accroître sa notoriété. Mais c’était en 2003, et Buysse avait déjà soixante ans ! Indubitablement assez éclectique, elle peut vagabonder de tentations à la Ionesco (Irina, bien sûr. Ill. 9) à des accents ouvertement rodinesques, tant son absorption quasi intégrale par la sculpture l’assiège, laquelle constitue d’ailleurs le sine qua non de sa création, comme l’affiche la représentation de sculpture architecturale qui revêt les pages de garde de sa première publication Eros Thanatos (Oostkamp, Stichting édr., 2000), fabuleuse anthologie de sa production des douze dernières années. Dans ce livre hors normes « dans lequel la magie de l’eros se conjoint avec la peur de la mort et de l’inéluctabilité du destin » (Judith Lange), Greta Buysse nous propose des images fortes, puissantes, achevées qui combleront tout amateur de photos de nus, et élabore au fil du temps une œuvre inspirée très diversifiée, et à la fois d’une grande concentration, de la concentration, volontiers obsessionnelle, qui est la marque des grands créateurs.
Cette obsession pour la sculpture, constitutive de son art, se révèle ouvertement dans le corps de ses modèles frotté de glaise (Ill. 10), ceint de chiffons humides, − pratiques familières du sculpteur, enrobé de toutes sortes de linges, étamines, draps (linceuls), y compris bien souvent sur la tête (Ill. 11 & 12), à l’imitation des moines supportant le gisant de Philippe le Hardi au Palais des ducs de Bourgogne, manifestant ainsi son inclination particulière pour la culture médiévale, figurative particulièrement. Son penchant pour la sculpture se manifeste aussi dans l’utilisation fréquente d’accessoires (chaînes, tuyaux industriels, bas-reliefs ou plâtres d’atelier) avec lesquels elle enrichit ses mises en scène, accessoires dont la justification réside essentiellement dans leur intérêt visuel, plastique (Ill. 13). Constituant à la fois prolongement et contrepoint aux corps nus et, saturant l’image de détails, événements et informations, ils focalisent par contrecoup le regard sur la nudité, aussi recouverte et cachée qu’elle soit (Ill. 14). Sa publication suivante, Eternity (belle présentation à découvrir sur Youtube), autoéditée en 2005 avec l’assistance de Eva Tahon spécialiste de l’art flamand médiéval, s’avère à la fois plus éclectique mais aussi en indéniable continuité, voire approfondissement, avec son investissement pour les arts plastiques du Moyen Age (Ill. 14 bis & ter).
Pour Dook (né à Singapour en 1959), créateur cosmopolite basé, comme autrefois Sam Haskins, en Afrique du Sud, le recours comme protagonistes principaux dans sa publication Skin and Bone (Johannesburg, 1997) à des dépouilles, − bucranes, mâchoires, ossements et cornes variées, de grands animaux indigènes (impalas, sprinboks et antilopes diverses, buffles et kudus) fournit l’opportunité de visuels, non seulement originaux, mais sensuels jusqu’à un vague érotisme sauvage né du contraste entre des corps féminins généreux avec des éléments inertes dotés par la nature d’une présence graphique et plastique idéale. Ma sélection (Ill. 15-19) en rendra compte, j’espère, et Dook pardonnera aussi à mon scanner d’avoir parfois un peu rogné ses clichés.
Quant à Yuri Dojc (né en 1946), photographe slovaque fixé au Canada, qui est loin d’être inconnu, il affecte dans son album Marble Woman (Willowdale, Ca, 1993) de proposer des clichés curieux, pleins de fantaisie le plus souvent à l’aide d’accessoires inattendus, voire incongrus (Ill. 20-22), volontiers d’inspiration surréaliste, dont procède la surprise. En tout cas l’intérêt indéniable de ses propositions imposait mention.
Pour clore enfin cette interminable présentation de l’intrusion de la fantaisie dans la photo au cours des dernières décennies du XXe siècle, last but not least, l’oeuvre entière (1980-95) de Joel-Peter Witkin, à l’imagination aussi débordante que maladivement gore, serait à citer et à reproduire quasi in-extenso, d’après sa biographie de référence due à Germano Celant (Zurich, Scalo édr, 1995). Je me contenterai d’un seul exemple (Ill. 23), figurant ici comme représentantif de l’ensemble.
Alain-René Hardy
L’ivre de nus
[email protected]













