À Nïmes, l’exposition « Benzine Cyprine » de la photographe Kamille Lévêque Jégo, présentée depuis le 11 avril au centre d’art et de photographie NegPos, a été saccagée dans la nuit du 25 au 26 avril.
La presque majorité des tirages ont été endommagés et détruits. Des œuvres arrachées de leurs cadres, pietinées, jetées au sol., Sur les murs d’exposition, des phallus dessiné à la bombe. Si une enquête est en cours, nous avons tenu à apporter notre soutien à l’artiste, à sa liberté d’expression et de création, comme au Centre d’art NegPo. Nous publions une sélection des œuvres exposées de l’artiste, des vues de l’exposition ainsi que des vues du saccage et de la destruction des œuvres.
Voici le texte de Kamille Lévêque Jégo :
« Benzine Cyprine est un documentaire au long cours sur un gang de femmes du même nom. Il est aussi un symbole identitaire.
À l’initiative de ce projet était un besoin impérieux de répondre à un malaise existentiel autour du fait d’être de sexe féminin. C’était un sentiment d’impuissance qui sourdait en moi, attisé par des incidents routiniers et dégradants à l’encontre de mon sexe. Ce constat était renforcé par des témoignages trop nombreux d’harcèlements et agressions sexuelles de mon entourage féminin, qui malheureusement restaient dans la confidentialité par peur d’être dénigrés
Afin de mettre en évidence les préconceptions et lieu communs qui entretiennent ce malaise et ces oppressions envers le féminin, et afin de proposer une alternative aux stéréotypes qui tendent à maintenir le genre féminin comme vulnérable, infantile et dépréciable, je me suis mise à photographier des symboles d’une identité féminine particulière. Elle inspire à la fois sensualité et virilité et réfute le poncif qu’une femme n’échapperait pas à son statut de victime par nature. Cette symbolique s’exprime à travers les instants de vies d’un gang de femmes, leurs personnalités et leurs attitudes. Le gang a ici le rôle du groupe identitaire. Il ne s’inscrit pas dans la fable criminelle de lutte de territoires et de profits, mais bien dans l’héritage de résistances organisées. Le groupe offre la valorisation, le respect, la cohésion et la force de revendication en totale opposition au sentiment de vulnérabilité. Ma réponse était de donner à voire une féminité flamboyante qui va à contre-sens des figures mièvres, complaisantes et hypersexuées de la femme qui saturaient les flux médiatiques (grands et petits écrans, la presse, la publicité).
En effet, ce documentaire a débuté en 2014 avec les premières prises de vues qui se sont échelonnées sur une période de six à sept ans. Il précède une prise de conscience popularisée (vague Me Too) quant à l’ampleur du sexisme dans notre société occidentale. Un sujet sociologique qui était jusqu’alors mésestimé dans les préoccupations démocratiques et qui se ressentait dans les choix figuratifs attribués à l’image de la femme. Lorsque j’ai photographié les deux Benzine Cyprine exécutant une figure sur un side-car, Mad-Max Fury Road n’était pas encore sorti au cinéma. J’avais surtout en tête les imageries Pin-up où des corps de femmes objetisé servaient de faire-valoir à des machines qu’elles ne semblaient pas savoir maitriser. Les publicités automobiles représentaient systématiquement monsieur au volant et madame sur le siège passager.
Il semblerait que les mentalités aient évoluées depuis, peut-être, mais pas pour tout le monde, bien au contraire. Le saccage récent de l’exposition Benzine Cyprine à la galerie NegPos à Nîmes parle de lui-même. Il s’inscrit dans ce que Susan Faludi avait théorisé sous le terme de « backlash » (retour de bâton). Ce terme désigne toutes réactions hostiles et violentes d’une partie de la société face au progrès des droits de minorités ou des droits des femmes.
Ce qu’il s’est passé à la Galerie NegPos :
Un incendie d’origine électrique à endommagé le bureau et les archives de la galerie. Pour des raisons sécuritaires et sanitaires l’ensemble des locaux dont l’espace d’exposition et l’appartement pour les artistes en résidences sont restés fermés jusqu’à l’arrivée de l’expert. Profitant de l’absence de personnes dans la galerie, un ou des individus ont forcé une fenêtre oscillo-battante pour commettre à deux reprises des dégradations dont la dernière, celle de la nuit du 25 avril, a fini de détruire l’exposition Benzine Cyprine. Des tirages sont arrachés des murs et piétinés au sol. D’autres sont tagués par des dessins de phallus ou bien raturés par de la peinture à la bombes qui recouvrent les corps et les visages. Curieusement, les textes présents dans la scénographie ne semblent pas avoir été visés. Le sexe masculin qui s’impose en signature à ce saccage évoque de façon claire une mentalité réactionnaire masculiniste (doctrine de la suprématie du principe masculin développée en opposition aux luttes pour l’égalité sociale des sexes). Mais vu la teneur expressive de cette destruction, je doute fort que le/les vandales savent intellectualiser leur agressivité épidermique de la sorte. Ceci m’a fait penser à une haine viscérale et irraisonnée orientée sur les représentations de femmes et particulièrement celles où elles apparaissent fortes et indociles, ou bien émancipées dans leur corps. Autant dire la quasi-totalité de l’exposition.
Les Benzine Cyprine sont la célébration d’une féminité redoutable. Elles sont ce cocktail explosif qui représente un désir d’accès à la jouissance et à l’émancipation en extériorisant son individualité de manière souveraine. Elle montrent que l’on peut trouver sa propre façon d’incarner son genre au delà des injonctions liées à son sexe. Mais encore aujourd’hui cette démarche est ni spontanée, ni innée. Elle se construit, elle s’influence.
Je ne pensait pas que ce principe qui relève de l’évidence doive encore s’inscrire dans une position de résistance. Qu’est ce que l’émancipation des femmes et la liberté de disposer de son propre corps peut enlever à d’autres, si ce n’est justement le contrôle et l’exploitation de ces corps à leur profit ?
Je laisse aux théoricien-nes, chercheur-euses, auteur-es, sociologues la tâche d’enrichir cette réponse. Il existe plusieurs décennies de travaux passionnants qui dissèquent la question et qui savent verbaliser avec précision les préconceptions et systèmes oppressifs à l’encontre du genre féminin. Pour ma part, même si je me suis nourrie de ces travaux, de la verve « torpilleuse » de Virginie Despentes et du sarcasme licencieux de Lydia Lunch, mon domaine de prédilection c’est l’image.
Il m’apparaissait essentiel de conscientiser l’influence de la figuration sur la construction de nos inclinations personnelles et des normes. Pour cela, j’ai voulu représenter les Benzine Cyprine de façon vendeuse telle une marque de genre. Ma façon d’imager ce concept de gang féminin a pour but de faire croire à leur existence. Le principe est de susciter l’engouement et la fierté à l’encontre de l’état d’esprit qu’elles représentent. Je mime délibérément le faux documentaire en valorisant cette identité féminine par les mêmes procédés empruntés à l’advertising (esthétique aguicheuse, charte graphique, slogan, projection dans le réel…). C’est une attitude ironique de ma part qui suit les règles d’un monde où l’émotion retient plus l’attention que l’intellectualisation, où le divertissement obtient plus de fascination que le développement d’une pensée. Ou la fulgurance des images s’impose avant les mots.
Cette fulgurance a prouvé son efficacité, mais l’intérêt de ce travail est d’invoquer notre capacité réflexive et de raisonner.
Ce qui à mon sens est important de retenir est que selon les preuves de soutien qui m’ont été portées, les hommes comme les femmes ont été navrés de voir la masculinité se résumer à un phallus et s’illustrer par la destruction. Benzine Cyprine est un travail qui fait réagir. Depuis qu’il a été rendu public lors de divers festivals photographiques ce documentaire a transmis des connaissances (tiens ! Savez-vous ce qu’est la Cyprine ? Amusez-vous à questionner votre entourage toutes générations confondues), il a porté des questionnements pertinents, il a ouvert des débats. Et si les Benzine Cyprine instiguent la peur ou la menace, j’imagine que c’est seulement auprès de ceux et celles qui ne supportent pas qu’elles soient affranchies de l’intimidation phallocrate. Autrement, elles suscitent l’affection et l’adhésion pour une féminité pleine de vitalité, de force et d’humour »
Kamille Lévêque Jégo
Le communiqué du réseau LUX
« Les réseaux LUX, Diagonal et Les Filles de la Photo expriment leur indignation et leur profonde inquiétudeface aux actes de malveillance ciblant des expositions portées par des femmes artistes et abordant des sujets liés à la condition féminine, au féminisme, à la résilience et à l’égalité.
Après les attaques haineuses dont a été victime récemment Sandra Reinflet dans le cadre de son exposition
« Nouvelles Reines » à la Basilique Cathédrale de Saint-Denis – menaces, injures, campagnes d’intimidation orchestrées par des groupes d’extrême droite – c’est aujourd’hui Kamille Lévêque Jégo qui voit son travail vandalisé et détruit, dansles murs du centre d’art NegPos à Nîmes.
Son exposition « Benzine Cyprine » a été délibérément saccagée. La photographe évoque « une ignorance qui se traduit par une réaction impulsive et surtout viscérale » : œuvres arrachées, piétinées, graffées de symboles obscènes, murs dégradés, scénographie anéantie.
Ces agissements intolérables engendrent un climat de pression et de rejet visant les femmes qui osent prendre la parole, exposer la complexité de leur vécu et revendiquer leur place dans l’espace artistique et public.
Ils témoignent plus largement d’une intolérance inquiétante, où les discours et opérations sexistes, racistes ou réactionnaires se banalisent et cherchent à censurer les artistes et les structures qui leur donnent visibilité.
Nous dénonçons avec force ces violences et apportons ici tout notre soutien à Kamille Lévêque Jégo à la galerie NegPos et à toutes et tous les artistes victimes d’intimidation.
En tant que réseaux professionnels engagés dans la défense de la liberté d’expression artistique, de la diversité des regards et de l’égalité entre les femmes et les hommes dans le champ de la photographie, nous appelons les institutions,les élu·e·s, tous les acteurs de la culture et des arts, les publics et les médias à se mobiliser pour protéger et valoriser ces voix essentielles.
Nous ne céderons pas à toute forme d’intimidation et de violence. Nous continuerons à soutenir et exposer les artistes qui interrogent, bousculent et éclairent notre société ».
Le Réseau LUX – Réseau national de festivals et foires de photographie NegPos et Photo Climat (Sandra Reinflet) membres du réseau LUX
Le Réseau Diagonal – Réseau national des structures de diffusion et de production de photographie
Les Filles de la Photo – Premier réseau professionnel féminin œuvrant en France à la reconnaissance et au rayonnement de la photographie et de tout son écosystème.
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