Les Franciscaines ouvrent leur cinquième saison d’expositions avec l’œuvre de Valérie Belin, une exploration singulière de l’idée de beauté et des stéréotypes qui la façonnent. Intitulée Les choses entre elles, cette rétrospective réunit une soixantaine de photographies issues de ses séries les plus emblématiques, dont Cover Girls (2025), présentée pour la première fois au public. Rencontre avec la photographe plasticienne française pour discuter des fils rouges de sa pratique.
Vous êtes venue à la photographie par le biais des Beaux-Arts. De quelle manière l’histoire de l’art influence-t-elle votre pratique actuelle ?
L’histoire de l’art influence ma pratique de manière constante et quotidienne. Par ma formation, j’ai acquis des bases liées à la peinture et à la sculpture, avec une attention particulière portée à l’art américain. Mon travail entretient une véritable filiation avec le tableau en tant qu’objet, jusque dans sa fabrication, puisque je suis très éloignée des images volées de l’instantané ou de la tradition du reportage. J’appartiens à cette génération de la photographie dite « plasticienne », c’est-à-dire une photographie envisagée, au même titre que d’autres pratiques artistiques, comme un outil pour créer des formes. La question de l’art est pour moi peut-être plus importante que celle du témoignage.
Par sa référence au réalisateur italien Michelangelo Antonioni, le titre de votre exposition Les choses entre elles marque aussi une filiation avec le cinéma. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix ?
Ce titre évoque en effet celui de l’un des premiers films d’Antonioni, Femmes entre elles, qui observe les relations entre plusieurs femmes dans le milieu de la couture. Transformer ce titre en Les choses entre elles m’a permis de souligner l’équivalence qui existe dans mon travail entre les êtres et les choses : je photographie les êtres comme des sculptures, en les figeant, en retirant leur part vivante pour les réifier et les transformer en image. Quant au pronom « elles », il évoque bien sûr l’omniprésence du féminin dans mon travail depuis mes débuts, avec cette quête de beauté qui traverse mes sujets.
Le critique d’art Régis Durand a qualifié votre œuvre de « cérémonie des objets ». Qu’est-ce que cela évoque pour vous ?
J’ai en effet beaucoup photographié des moments de cérémonie. Que ce soient les mariées ou les bodybuilders, il s’agit toujours de moments paroxystiques. Ce que je montre est souvent exagéré : soit parce que les personnes elles-mêmes sont dans l’excès, soit par mon approche, dans laquelle il y a toujours quelque chose de la surenchère. L’aspect moyen ou quotidien semble chez moi manquer d’ampleur. Je suis constamment à la recherche de quelque chose de plus grand que nature.
Cette idée de surenchère vous intéresse-t-elle dans la question de la métamorphose, très présente dans votre œuvre ?
De manière générale, ce besoin de transformation correspond chez moi à un désir de sublimation : faire quelque chose de beau à partir du banal. Mais mon travail consiste aussi à poser une loupe sur ce qui ne fonctionne pas, sur un paradoxe qui, au fond, revient toujours. Mes sujets sont généralement des personnes qui souhaitent devenir quelqu’un d’autre, en s’appuyant sur des modèles souvent stéréotypés. On a besoin de stéréotypes pour se construire mais là où ça ne va plus, c’est ce moment où l’on bascule dans l’excès. C’est précisément à cet endroit que cela devient intéressant pour moi.
Dans vos photographies, les femmes sont souvent étouffées par une forme d’excès, qui passe aussi par des stratégies plastiques comme la surimpression ou un long travail de post-production. Pouvez-vous nous en dire plus sur la place du féminin dans votre œuvre ?
Les femmes restent les premières victimes de la marchandisation des corps et de cette interpénétration entre la marchandise et l’humain. Aujourd’hui, on a l’impression que la marchandise a autant de valeur que les êtres humains. Il n’existe plus de hiérarchie entre les choses à vendre et les personnes. C’est ce que reflète mon travail, dans lequel la femme est mise à mal par un excès de décors, de beauté ou d’objets qui l’absorbent jusqu’à parfois la faire disparaître. Je les montre autant dans cette situation de danger que comme des figures de résistance, par exemple dans la série Lady Stardust (2023).
Vous avez longtemps privilégié un noir et blanc sculptural avant d’embrasser une couleur très saturée. Que permet la couleur que les nuances de gris ne pouvaient plus exprimer dans votre langage visuel ?
La couleur a ouvert des possibilités de variations stylistiques importantes et a sans doute apporté une artificialité plus grande à mes sujets. Si la couleur est généralement associée au réalisme en photographie, c’est l’inverse dans mon travail. Elle m’a permis d’aller encore plus loin dans l’irréalité. La manière dont je l’utilise s’apparente à un maquillage posé sur les choses, comme si je peignais des photographies qui auraient, à l’origine, été en noir et blanc. Elle m’a conduite vers des formes de « paradis artificiels », ou du moins vers une réflexion sur la prédominance de l’artificiel dans notre société.
L’arrivée du numérique a fortement impacté votre pratique, notamment par le travail de post-production. Comment percevez-vous la révolution actuelle de l’intelligence artificielle ?
Ce qui est certain, c’est que je n’utiliserai pas l’intelligence artificielle pour réaliser des photographies. Avec l’IA, on peut à la fois tout faire et rien faire : elle ne fait que restituer ce qu’on lui a ingurgité. Il existe une esthétique IA très repérable, dont on va se lasser. Maintenant, est-ce que l’outil sera suffisamment performant pour aller toujours de l’avant et proposer des choses toujours plus bluffantes ? Probablement. Je pense toutefois, que ça n’a pour l’instant pas grand chose à voir avec le travail de création. L’IA peut être un outil, comme Photoshop l’a été, pour améliorer la qualité des images ou faciliter certaines tâches. Mais l’intégrer réellement au processus créatif ne me paraît pas pertinent aujourd’hui. En revanche, cela aura peut-être des conséquences dans mon travail dans le sens où j’aurai envie de revenir à des sujets beaucoup plus réels, à des procédés d’impression où la matière sera plus présente. Il y aura forcément des répercussions mais pas dans une utilisation directe.
Votre œuvre entretient un rapport particulier à la beauté, parfois perçue comme mortifère ou emprisonnante. La beauté ne peut-elle pas aussi être une force émancipatrice ?
Si, absolument. La beauté peut être un moteur, et il existe différentes formes de beauté. Les personnes que je photographie ont choisi des modèles auxquels je n’adhère pas nécessairement, mais que je respecte. Il n’y a jamais de jugement dans mes photographies.
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