À travers une grande exposition à l’Hôtel de Ville, Paris rend hommage à Sebastião Salgado, photographe brésilien reconnu internationalement disparu le 23 mai dernier à l’âge de 81 ans. Conçue par Lélia Wanick Salgado, cette exposition réunit près de 200 œuvres et bénéficie d’un prêt exceptionnel de 114 tirages de la Maison Européenne de la Photographie, institution dont le photographe était très proche. L’exposition présente les images les plus iconiques de Sebastião Salgado et son projet inédit sur Paris, où il s’est installé en 1969. Elle montre également des clichés autour du travail du couple à l’Instituto Terra, projet qui a permis de replanter plus de 3,5 millions d’arbres et est un exemple vivant de renaissance de la forêt atlantique. Enfin, elle s’achève par le travail pictural de leur fils, Rodrigo Salgado.
Lélia Wanick Salgado est une environnementaliste, designer et scénographe brésilienne. Elle a étudié l’architecture et l’urbanisme à Paris. Son intérêt pour la photographie a commencé en 1970. Elle et Sebastião Salgado formaient un duo au travail et dans la vie, concevant ensemble tous les projets photographiques. Dans les années 1980, elle a commencé à travailler sur la conception et le design de la plupart des livres photographiques de Sebastião Salgado et de toutes ses expositions. À la fin des années 1990, Lélia et Sebastião ont créé l’Instituto Terra, une ONG dédiée au reboisement, à la conservation et à l’éducation environnementale dans la région de la vallée du Rio Doce au Brésil. Située dans le biome de la forêt atlantique, cette institution a déjà planté plus de 3,5 millions d’arbres et est devenue une référence mondiale en matière de restauration des écosystèmes, de récupération et de préservation de l’environnement. Pour son travail en tant qu’écologiste, Lélia a été l’une des personnes choisies en 2023 pour recevoir le prix Gulbenkian pour l’humanité.
J’ai voulu montrer différents aspects de l’être humain Sebastião Salgado : le père, le photographe et l’écologiste. Ces trois facettes composent en harmonie une grande partie de son essence. En plus d’être un père aimant, il défendait avec intensité une photographie engagée pour des valeurs essentielles à l’humanité et la planète, ainsi qu’un monde socialement plus égalitaire et écologiquement durable – Lélia Wanick Salgado
Sebastião Salgado est reconnu internationalement pour son talent incontestable derrière l’objectif. Au fil des ans, il est devenu l’un des grands noms de la photographie humaniste et documentaire moderne. Mais l’homme derrière l’appareil photo avait plusieurs vies
au-delà des images qu’il capturait à travers le monde. Nous avons vécu ensemble pendant plus de soixante ans. En tant qu’intimes partenaires dans la vie et au travail, nous avons fondé une famille et produit une œuvre photographique exhaustive, révélée dans des dizaines de livres et des centaines d’expositions. De plus, nous avons fondé un institut de reforestation, aujourd’hui responsable de la plantation de millions d’arbres.
Dans cette exposition en son honneur, une invitation de la part de la maire Anne Hidalgo — que je remercie personnellement ici pour cette généreuse initiative —, j’ai voulu montrer différents aspects de l’être humain Sebastião Salgado : le père, le photographe et l’écologiste. Ces trois facettes composent en harmonie une grande partie de son essence. Tião, comme il était connu de ses proches, nous a quitté prématurément en mai dernier. En plus d’être un père aimant, il défendait avec intensité une photographie engagée pour des valeurs essentielles à l’humanité et la planète, ainsi qu’un monde socialement plus égalitaire et écologiquement durable.
LA COLLECTION DE LA MEP
Depuis 1985, la Maison Européenne de la Photographie (MEP) a noué une relation profonde avec l’œuvre de Sebastião Salgado, tissée au fil de 40 ans de collaborations. Aujourd’hui, la Maison possède une collection de 454 tirages de son travail, représentatifs de ses plus grandes séries. Des images du début de sa carrière, des guerres de décolonisation en Afrique (1974-1976), de l’Amérique latine profonde (1977-1984) puis de la sécheresse et de la famine au Sahel (1984-1985) constituent la base de la collection.
En 1987, la MEP a acquis une centaine de ses photographies afin de soutenir la réalisation de son grand projet intitulé La main de l’homme, pour lequel il a parcouru vingt-six pays pendant six ans afin de réaliser une « archéologie visuelle » de l’ère industrielle où le travail manuel prédominait. De 1995 à 2000, la MEP a contribué à la réalisation du projet Exodes, un travail approfondi sur les grands mouvements migratoires dans le monde.
La collection contient également d’importantes donations que nous avons faites de tirages des séries Gold/Serra Pelada, sur la ruée vers l’or dans une mine au Brésil ; Genesis, à la recherche des lieux les plus vierges de la planète, encore non touchés par la destruction humaine, et Amazônia, notre dernier grand projet, un appel à la préservation de la plus grande forêt du monde et à la protection des communautés indigènes qui y vivent.
Dans cette exposition, je présente un échantillon de cette précieuse collection, un bref résumé de la trajectoire de Sebastião en tant que photographe. Les tirages de la MEP mesurent tous 40 x 50 cm, mais j’ai profité des magnifiques espaces de la salle Saint-Jean pour exposer certaines de ces images en très grand format.
PARIS
En 2024, la mairie de Paris a invité Sebastião à photographier la ville afin d’illustrer sa carte de vœux de fin d’année.
D’abord hésitant, car ce n’était pas le type de projet auquel il était habitué, il a finalement décidé de relever le défi. À condition que, s’il n’était pas satisfait du résultat final, il ne céderait aucune image. Comme il ne faisait jamais les choses à moitié, il est parti avec son matériel parcourir Paris, accompagné de son inséparable assistant Jacques Barthélemy, pour un travail qui a duré plusieurs semaines.
Le résultat ne lui déplut pas et, après une sélection rigoureuse, une image fut finalement choisie par la maire Anne Hidalgo. Ce fut le dernier travail photographique réalisé par Sebastião Salgado de son vivant, et je suis extrêmement heureuse de pouvoir en exposer pour la première fois une partie ici, à la mairie de Paris.
INSTITUTO TERRA
À la fin des années 1990, alors que je me trouvais avec Sebastião dans la ferme de ses parents, à Aimorés, dans l’État de Minas Gerais, au Brésil, j’ai eu une idée presque utopique. Sur cette terre extrêmement dégradée par des années successives d’élevage et l’érosion causée par les pluies, j’ai suggéré que nous replantions la forêt qui s’y trouvait dans un passé lointain. Sebastião a immédiatement adhéré à l’idée avec enthousiasme. En 1998, nous avons créé ensemble l’Instituto Terra, une organisation non gouvernementale qui, aujourd’hui, plus de 25 ans plus tard, est devenue une référence en matière de reforestation, de restauration des écosystèmes et d’éducation environnementale. Nous avons planté plus de 3,5 millions d’arbres, rétabli la biodiversité locale, la flore et la faune de la forêt atlantique, et nous reforestons actuellement une superficie totale de 2 300 hectares.
Nous avons également créé un programme à long terme de restauration des sources d’eau dans la région de la vallée du Rio Doce, grâce à la plantation d’arbres, qui profite à la fois à la nature et aux propriétaires ruraux locaux. Nous produisons des plants endémiques de la forêt atlantique dans notre pépinière et développons également des programmes de recherche scientifique et d’éducation environnementale.
L’Institut Terra, auquel Sebastião se consacrait tant, est la preuve concrète qu’il n’est pas utopique de transformer une terre aride en une forêt vivante et luxuriante, en recréant la nature et en améliorant la vie des gens, et qu’ensemble nous pouvons encore sauver notre planète.
RODRIGO SALGADO
Notre fils Rodrigo, né avec la trisomie 21, peint tous les jours depuis son enfance. Dès 5 heures du matin, il était déjà assis devant son chevalet, et parfois il se réveillait même pendant la nuit pour peindre. Il a toujours été un artiste et, au cours du temps, il a constitué un corpus d’œuvres unique. En mai 2025, seize vitraux réalisés à partir de ses œuvres ont été posés dans l’ancienne église du Sacré-Cœur de Reims. Désacralisée, l’ancienne église abrite aujourd’hui dans son sous-sol l’atelier de vitraux Simon-Marq, fondé en 1640. Outre l’inauguration de ces vitraux — un exemple est présenté ici sous forme de vitrophanie —, nous avons organisé sur place une exposition de 80 œuvres de Rodrigo, représentant ses différentes phases. Ses peintures, caractérisées au début par une profusion de couleurs lorsqu’il était plus indépendant, ont atteint un stade plus sombre quand il a commencé à perdre ses capacités. Parfois, il peignait sur de minuscules quadrilatères, d’autres fois sur des formats plus grands, dans différentes formes et densités.
L’artiste-peintre Michel Granger a accueilli Rodrigo dans son atelier pendant un certain temps et ses paroles témoignent de cette expérience : « Ce qui m’impressionnait, c’est qu’il n’avait pas de doute, il dessinait avec la certitude que chaque artiste souhaiterait avoir. Rodrigo m’a beaucoup appris et m’instruit encore, il m’a sûrement donné plus que ce que j’ai pu lui offrir, il m’a initié à la différence, aidé à nous comprendre grâce à la présence constante de sa gentillesse, de son attention et de son humour ». Rodrigo n’a jamais cessé de peindre, mais aujourd’hui, à 46 ans, il ne fait plus de dessins, ses créations prennent la forme de gribouillages. Le noir prédomine toujours, mais les couleurs réapparaissent ici et là, comme des étincelles jaillissant de l’obscurité, un signe d’encouragement dans son quotidien affecté par son état fragile. L’artiste n’a pas renoncé à son art et, en tant que personne, il continue à partager son affection partout où il passe et avec tous ceux qu’il croise.
Malheureusement, Sebastião n’a pu jamais voir l’exposition à Reims, il est parti la veille du vernissage. Il serait certainement très ému de savoir qu’une partie des œuvres de son fils artiste sont exposées ici à côté de siennes, à l’Hôtel de Ville, pour le grand public.
par Lélia Wanick Salgado, commissaire et scénographe de l’exposition.
AUTOUR DE L’EXPOSITION
200 ANS DE LA PHOTOGRAPHIE
En 1826-1827, l’ingénieur français Nicéphore Niépce (1765-1833) parvenait pour la première fois à fixer une image sur une surface photosensible, donnant naissance à la photographie. Deux siècles plus tard, cette invention devenue art et outil de mémoire collective est célébrée à travers le monde. À cette occasion, la Ville de Paris fêtera le bicentenaire de la photographie tout au long des années 2026 et 2027.
À Paris, le patrimoine photographique municipal, dont l’origine remonte aux premiers temps de la photographie, constitue l’un des ensembles les plus importants au monde. Il rassemble plus de 13 millions de photographies – daguerréotypes, tirages sur papier et négatifs – conservées dans les musées, bibliothèques et archives de la Ville de Paris. Ces fonds d’une valeur historique, culturelle et artistique exceptionnelle témoignent de l’évolution de la capitale, de ses habitants et de ses usages.
Les collections historiques proviennent de dons, legs, dépôts, commandes et acquisitions réalisées dès le XIXe siècle. Elles réunissent des signatures majeures de la photographie, parmi lesquelles Eugène Atget, Henri Cartier- Bresson, Charles Marville, Brassaï, ou encore le fonds Henry Clarke (Palais Galliera) et le fonds France Soir (Bibliothèque historique de la Ville de Paris).
Les acquisitions contemporaines viennent aujourd’hui enrichir ces ensembles, affirmant la photographie comme un champ vivant de création et de regard sur la ville.
À l’occasion du bicentenaire, la Ville de Paris rappelle combien la photographie est inscrite dans son histoire et son identité. Ville laboratoire, ville modèle, ville regardée et regardante, Paris a été et continue d’être un terrain majeur de l’invention photographique, de l’expérimentation et de la création. Elle valorise aujourd’hui cet héritage vivant à travers une présence forte de la photographie dans l’espace public et les équipements culturels.
Dans ce cadre, plusieurs propositions mettent en lumière la pluralité des regards photographiques portés sur Paris :
- L’incontournable exposition « Hommage à Sebastião Salgado », du 21 février au 30 mai à l’Hôtel de Ville, rendant hommage à l’un des grands regards humanistes de la photographie contemporaine.
- Mais aussi un ensemble d’expositions gratuites déployées sur l’ensemble du territoire parisien, au plus près des habitants, valorisant la richesse des collections municipales et la création photographique.
- Pour finir, depuis quelques mois, la campagne « FRAGMENTS » déployée sur le mobilier urbain, entièrement réalisée par les photographes de la Ville de Paris, donne à voir un Paris pluriel, sensible et inattendu, un Paris des détails, des atmosphères et des temps suspendus.
INFORMATIONS PRATIQUES :
Exposition gratuite du 21 février au au 30 mai 2026
Ouverture du mardi au samedi de 10h à 18h30 sauf jeudi de 13h à 20h Fermeture le dimanche, le lundi et jours fériés
Inscription obligatoire : https://www.paris.fr/quefaire
ACCÈS :
Salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville
Entrée par le 5 rue de Lobau (Paris Centre)
Hommage à Sebastião Salgado
21 février – 30 mai 2026
Hôtel de Ville de Paris
Place de l’Hôtel de Ville
75004 Paris
https://www.paris.fr/evenements/la-grande-expo-hommage-a-sebastiao-salgado-104232














