Les deux premières photographies de ce livre paraissent anodines — elles montrent un chemin de campagne, en partie ombragé par les arbres, et une scène de forêt avec un arbre à double tronc dont les branches s’étendent dans tous les sens — et elles ne deviennent réellement choquantes qu’a posteriori, lorsqu’on sait qu’il s’agit d’un photolivre intitulé Buchenwald.
La photographie et la Shoah constituent une question complexe, qui engage de délicates considérations éthiques et esthétiques ; Trespassing through Shadows est le titre d’un ouvrage, aujourd’hui épuisé, consacré au sujet. Il subsiste des photos de moments issus de l’événement historique, comme The Auschwitz Album et The Sonderkommando Photographs, mais on peut soutenir que leur circulation et leur réutilisation générale engendrent une familiarité désinvolte avec le sujet, susceptible d’entraver — surtout chez les plus jeunes — un véritable engagement face au génocide nazi. Il ne devrait pas être nécessaire de rappeler que ces photos ont toutes été prises sans le consentement des personnes qui y figurent, le plus souvent par des nazis, et cela soulève, en soi, des questions quant à leur usage. Claude Lanzmann, donnant voix à de telles réticences, a déclaré que s’il était jamais tombé sur un film réalisé par la SS montrant l’Holocauste, il l’aurait détruit.
La troisième photographie de Buchenwald est elle aussi une scène de forêt, mais les arbres et la végétation poussent à partir des vestiges d’une structure quadrillée. Lorsque l’on a le livre en main et que l’on connaît son sujet, l’origine de cette structure façonnée par l’homme n’est jamais un mystère et se précise encore au fil des pages. Le décor naturel en vient à coexister avec les actes prémédités de cruauté et de meurtre dont on sait qu’ils s’y sont déroulés, depuis la création du camp en 1937 jusqu’à sa libération en 1945. La nature et l’antinature se synchronisent, et un présent qui paraît innocent se révèle contenir un passé coupable ; le maintenant est aussi un passé, et ce qui est contemporain désigne la plaie de son ombre historique. Ce n’est pas l’histoire telle que l’entendait l’historien anglais G. M. Young — « la conversation de ceux qui comptaient » — mais les voix innombrées et exclues auxquelles, selon E. P. Thompson, autre historien anglais, nous devrions « prêter l’oreille en permanence ».
Photographier une présence dénombrable à travers l’absence de l’innombrable : c’est ce que parvient à faire Christian Rothe dans un travail né du temps passé, entre 2017 et 2024, sur la vaste étendue de l’ancien camp de concentration près de Weimar. Utilisant une chambre grand format analogique, ses images en noir et blanc constituent un témoignage visuel obsédant de ce que d’anciens détenus ont tenté d’accomplir par l’écriture. Parmi eux, un survivant de Buchenwald, Jorge Semprún, jeune communiste arrêté en France en 1943 et envoyé au camp. Dans son roman The Long Voyage, il décrit un moment où deux enfants, fuyant des chiens lâchés contre eux par les nazis, se trouvent unis dans la mort lorsque l’aîné revient prendre la main du plus jeune, resté en arrière : « Les coups de matraque les abattirent et, ensemble, ils tombèrent, le visage contre terre, les mains serrées pour l’éternité ». Des extraits de l’autobiographie de Semprún, What a Beautiful Sunday!, sont intercalés entre les images de Rothe, aux côtés d’extraits d’autres textes marquants de Bruno Apitz et Imre Kertész, d’un poème de Jossé Fosty et de contributions de Heinrich Bedford‑Strohm, Günter Jeschonnek et Andrea Karle.
Les mots de Semprún représentent un absolu nouménal, un universel apparaissant comme apparence, et Rothe, accomplissant quelque chose de similaire par ses mises en scène, saisit une absence inquiétante qui est une présence. Par contraste critique avec Schlinder’s List, c’est aussi ce qui caractérise Zone of Interest, film de 2023 qui ne montre pas l’abattage industrialisé mais rend sa présence d’autant plus insistante que le spectateur sait (et entend) ce qui se passe. Il existe un retournement dialectique entre présence et absence — sensible dans la poignance du souvenir des êtres aimés disparus — qu’une autre photographe, Chloe Dewe Mathews, a abordé dans Shot at Dawn : en faisant surgir cent ans de mémoire dans notre conscience en « figeant » des lieux précis où des soldats britanniques, français et belges furent exécutés pour lâcheté et désertion durant la Première Guerre mondiale. Ce sont les exécutions et les morts survenues à Buchenwald que Christian Rothe rappelle ainsi.
Sean Sheehan
Christian Rothe : Buchenwald
Hartmann Books
Allemand/anglais
Édité par Günter Jeschonnek
Pagination : 240 p.
Illustrations : 119
Format : 21 × 33 cm
ISBN : 978-3-96070-125-5
€ 40.00
https://hartmann-books.com/en/produkt/christian-rothe-buchenwald-en/














