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Fotomuseum aan het Vrijthof : Ellen von Unwerth : My Circus

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Le monde selon Ellen von Unwerth : entre chaos, désir et mise en scène

Au cœur de la vieille ville de Maastricht, le Fotomuseum aan het Vrijthof consacre une vaste exposition à Ellen von Unwerth, My Circus, jusqu’au 13 septembre 2026. Plus qu’une rétrospective, l’exposition invite à une immersion dans un univers visuel jubilatoire, où glamour, humour et théâtralité coexistent depuis quatre décennies pour faire de la photographie de mode un véritable terrain de jeu narratif. Dès ses débuts derrière l’objectif, après une décennie comme mannequin, elle impose un style immédiatement reconnaissable : séduction narrative, énergie burlesque, exubérance volontaire. Ses portraits iconiques — Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Kate Moss, Madonna, Beyoncé — oscillent entre spontanéité et mise en scène millimétrée, humour et provocation, transformant chaque modèle en personnage et chaque cliché en scène. Le fil conducteur de l’exposition, le cirque, n’est pas qu’un motif esthétique : il renvoie à une expérience fondatrice, adolescente, au Circus Roncalli de Munich, où elle côtoya clowns, magiciens et lanceurs de couteaux. Dans My Circus, le cirque devient métaphore de son univers : performance, liberté et féminité en jeu constant. À travers ces images, l’exposition explore l’ambiguïté qui fait toute la singularité de son œuvre : ni strictement documentaire, ni purement publicitaire, son travail se situe à la croisée de l’art, de la mode et de la pop culture. Pour prolonger cette exploration, nous avons rencontré Ellen von Unwerth. Dans notre entretien, elle revient sur My Circus, son rapport au modèle, son humour stratégique et sa manière unique de conjuguer théâtre et photographie. Une occasion rare de comprendre l’énergie, la liberté et la précision qui traversent chaque image de son univers.

 

www.fotomuseumaanhetvrijthof.nl

www.ellenvonunwerthvon.com

 

Le cirque semble être au cœur de votre nouvelle exposition My Circus. Que représente-t-il pour vous ?

Ellen von Unwerth : Le cirque est une partie de ma vie, un lieu où règnent l’illusion et la liberté. Il m’a toujours fascinée. Enfant, j’ai été très marquée par le Circus Roncalli, cofondé par André Heller, à Munich. Quand je me suis présentée là-bas, André m’a simplement dit : « Tu ressembles à une fille de cirque, tu peux commencer demain. » J’y ai travaillé pendant quatre mois en y faisant beaucoup de choses : assistante du magicien, du lanceur de couteaux, partenaire du clown, parfois même demoiselle de piste, mais aussi des performances. Tout m’attirait : le glamour, les paillettes, l’exubérance… mais aussi cette légère tristesse après le spectacle, quand tout s’arrête. Le cirque est une forme d’évasion, un monde merveilleusement beau, très éloigné de la réalité.

 

Le cirque dans My Circus est-il pure esthétique ou reflet intime de votre parcours et de votre vision du spectacle et du contrôle du regard ?

Ellen von Unwerth : Oui absolument. Lorsque j’étais plus jeune, j’ai vécu dans une communauté hippie, nous faisions de la musique en permanence, mais également de la danse, des performances. Cela a fini par faire partie de moi, et avec le cirque les choses se sont concrétisées. Cela m’a également permis de développer l’aspect maquillage avec les clowns, et le coté excentrique des choses, c’était devenu une obsession pour moi. Je suis fascinée autant par les performances des grands acteurs que par celles des danseurs burlesques. Tout cela m’amuse et m’inspire. Le mouvement me permet de capturer des moments à nul autre pareil.

 

Votre photographie semble souvent capturer des instants spontanés, presque volés. Est-ce une intention ?

Ellen von Unwerth : Oui, complètement. J’imagine un scénario et un set-up qui sont déjà très élaborés, et ensuite je laisse les choses se faire naturellement. Les meilleures images sont souvent celles que je prends à la hâte, quand les mannequins pensent que la séance est terminée. Je n’aime pas les poses figées. J’ai été mannequin pendant dix ans, et je détestais rester immobile comme une statue. J’aime quand il y a du mouvement, lorsque les gens se lachent, rient, dansent. Je mets de la musique, il y a parfois du champagne… Il faut que ce soit vivant. Et là, je me comporte un peu comme un tireur d’élite. C’est pour ça que mes photos sont souvent un peu floues : parce que les modèles bougent. Je conçois mes shootings comme des films, avec une histoire, mais où tout peut déborder.

 

Où placez-vous la frontière entre photographie documentaire et théâtre visuel dans votre travail ?

Ellen von Unwerth : Je ne la place pas vraiment, cette frontière… elle m’ennuie un peu, à vrai dire. Pour moi, même quand je photographie quelque chose de “réel”, il y a toujours une mise en scène. Les gens jouent, se regardent, se séduisent, exagèrent. Et c’est justement là que la vérité apparaît. Le documentaire pur n’existe pas dans mon monde dès qu’il y a un appareil photo, il y a une relation, donc une forme de théâtre. J’aime quand la vie déborde un peu, quand elle devient plus drôle, plus sexy, plus intense que la réalité elle-même. Je ne cherche pas à capturer un instant neutre, mais un moment chargé, presque électrique. Alors disons que je ne choisis pas entre les deux : je fais du documentaire qui rêve, ou du théâtre qui dit vrai.

 

Il y a toujours beaucoup d’humour dans vos images. Quelle place lui accordez-vous ?

Ellen von Unwerth : L’humour est essentiel. C’est une force. Quand on arrive à regarder des choses difficiles avec une certaine légèreté, elles deviennent moins lourdes. L’humour rend résilient. J’aime mélanger la sensualité et le jeu. Par exemple, Naomi Campbell avec des canettes en guise de bigoudis, ou Kylie Minogue en magicienne qui se découpe elle-même… Il y a toujours une forme d’exagération, presque ridicule, qui m’amuse beaucoup. Et en même temps, cela raconte quelque chose.

 

L’ironie et l’exubérance servent-elles à détourner ou subvertir les codes de la mode et du glamour ?

Ellen von Unwerth : La mode me sert à m’exprimer, à raconter des histoires. Les créateurs m’inspirent aussi énormément. J’aime creuser leurs idées, voir le monde à travers leurs yeux, même si finalement c’est mon regard teinté d’humour qui prime. Je ne me prends pas au sérieux, vous pensez bien que je ne prends pas non plus la mode au sérieux. Ce ne sont après tout que des fringues ! Les choses en mode ne changent jamais vraiment tant que cela. Ce qui compte, c’est la joie de vivre que la mode me permet d’exprimer.

 

Vous avez révélé certaines des plus grandes icônes de la mode. Comment travaillez-vous avec vos modèles ?

Ellen von Unwerth : L’essentiel est de faire le bon casting. Que le mannequin soit confirmé ou débutant, ce qui compte est qu’il soit en adéquation avec mon univers, qu’il comprenne ma manière de travailler. J’ai besoin d’une réelle connexion avec les mannequins avec qui je travaille. Ensuite, les mannequins apportent toujours leur propre personnalité. Claudia Schiffer, Kate Moss, Linda Evangelista… ce sont des femmes complexes, fascinantes. Quand j’ai photographié Claudia pour la campagne Guess, je n’avais pas immédiatement vu son potentiel. Mais en regardant les images, j’ai compris cette ressemblance avec Brigitte Bardot, ce regard… Cette campagne a été un tournant pour elle comme pour moi. À cette époque, la mode était un espace très créatif. Il y avait de l’énergie, de l’argent pour produire de belles images. C’était un moment unique.

 

Comment créez-vous la complicité nécessaire avec vos modèles pour obtenir des images si libres et intimes ?

Ellen von Unwerth : Cela n’a rien de prémédité ou de calculé, c’est presque animal, instinctif. Cela se passe ou pas.

 

Vous portez aujourd’hui un regard assez critique sur l’évolution du monde de la mode…

Ellen von Unwerth : Oui… L’émotion a un peu disparu. Tout est devenu plus homogène, plus sérieux. Les gens sont sur leur téléphone, on rit moins. Les défilés sont plus rapides, plus formatés. Je n’ai rien contre les influenceurs, mais il manque cette excentricité, cette liberté qu’il pouvait y avoir avant, avec des figures comme Anna Piaggi. Aujourd’hui, tout est davantage tourné vers le business.

 

Selon vous, la photographie de mode a-t-elle perdu en audace et narration ou gagné en diversité ?

Ellen von Unwerth : Je dirais qu’il y a là presque deux questions en une. Oui, c’est certain, la photographie a perdu en audace depuis une dizaine d’année. Nous vivons une époque différente. Je ne pourrais par exemple plus refaire aujourd’hui des livres comme  je faisais précédemment. La liberté n’est plus la même. Le mouvement « Me Too » est passé par là, et beaucoup d’autres choses se sont également passées. Aujourd’hui, je m’auto-censure énormément, je me demande si telle ou telle image ne va pas être mal interprétée. Se remettre en question est en soit une bonne chose si cela ne réfrène pas notre liberté. En revanche, oui la photo de mode a gagné en diversité, ce qui est une très bonne chose, même si en ce qui me concerne la diversité a toujours fait partie de mon ADN. Je photographie depuis longtemps des filles en train de s’embrasser, des drag-queens, des filles d’ethnie différentes. Il n’y a pour moi rien de plus normal à cela, cela a toujours été exitant et je suis ravie qu’aujourd’hui on y accorde d’avantage d’importance.

 

Le contexte actuel a-t-il aussi changé votre manière de travailler ?

Ellen von Unwerth : Bien sûr. Le mouvement #MeToo est très important, et je pense qu’il est essentiel que la parole se libère. Mais en même temps, je me sens parfois moins libre dans ma tête. Je me pose des questions que je ne me posais pas avant : comment telle image sera perçue ? Comment telle pose sera interprétée ? Un livre comme Revenge, que j’ai publié en 2003, je ne suis pas sûre qu’il serait possible aujourd’hui.

 

Les réseaux sociaux, smartphones et IA : menace ou prolongement naturel de la création visuelle ?

Ellen von Unwerth : Je dirais que c’est un peu des deux. Il est évident que c’est une menace énorme pour la création photographique, car l’IA remplace l’humain, mais a la fois cela fait partie de l’évolution des choses et permet de réaliser des choses incroyables. En ce qui me concerne, je trouve cela déprimant et plutôt froid et cela alourdit les choses. Coté réseaux sociaux, il y a également le pour et le contre. D’un côté, c’est un véhicule incroyable pour montrer son travail et de l’autre c’est au détriment des magazines qui ont de moins en moins d’argent parce que les marques leurs préfèrent les influenceurs. Mais encore une fois,tout est dans la manière donc on utilise tous ces instruments.

 

On parle beaucoup de “male gaze” et de “female gaze”. Comment vous situez-vous par rapport à ces notions ?

Ellen von Unwerth : Je n’ai jamais vraiment pensé en ces termes. Je crois surtout que j’ai mon propre regard. Je n’ai jamais traité les femmes comme des objets. J’essaie de créer une atmosphère dans laquelle elles peuvent être elles-mêmes. Mes images ont toujours été une forme d’émancipation, même avant que le mot devienne à la mode. J’aime montrer la féminité dans toute sa complexité : sexy, forte, fragile, joueuse…

 

Comment votre perception de la féminité a-t-elle évolué face aux débats sur le consentement et la représentation du corps ?

Ellen von Unwerth : J’aime les femmes qui ont une forte personnalité, qui s’expriment, qui sont audacieuses et fières d’être ce qu’elles sont, qui ont confiance en elles. Je trouve cela charmant et attirant.

 

Y a-t-il une femme que vous auriez rêvé de photographier ?

Ellen von Unwerth : Oui, bien entendu : Marilyn Monroe pour les femmes. Elle était tellement pétillante, vivante et drôle. C’est ma grande rencontre manquée. Elle avait tout : la beauté, la sensualité, la vulnérabilité, la force… Quel talent. Cela aurait été une rencontre incroyable si elle avait pu se faire. Et Marlon Brando pour les hommes.

 

Comment avez-vous conservé votre identité visuelle dans une industrie souvent très contrôlée ?

Ellen von Unwerth : J’ai la chance d’avoir un mon. Et donc lorsque l’on fait appel à moi on sait à quoi s’attendre. J’ai mon style, je fais ce que j’aime et je m’investis énormément dans chacun de mes projets

 

Quel conseil essentiel donneriez-vous à une jeune photographe pour construire une œuvre personnelle et durable ?

Ellen von Unwerth : Il faut absolument se forger sa propre identité, ne pas copier, aller dans la rue, observer, trouver ce que l’on aime et parfois même photographier ce que l’on n’aime pas. Il faut aussi apprendre à composer son image, et savoir maitriser la lumière. Et surtout croire et avoir confiance en soi, c’est primordial.

 

Pour finir, que représente finalement My Circus aujourd’hui dans votre parcours?

Ellen von Unwerth : C’est un retour à quelque chose de très profond. Le cirque, pour moi, c’est une échappée. Une façon de rêver, de s’éloigner de la réalité.
Avec cette exposition au Fotomuseum aan het Vrijthof, j’ai voulu rassembler cet univers qui, malheureusement, est en train de disparaitre cette liberté, cette énergie, ce mélange de beauté et de mélancolie. C’est un monde où tout est possible. Et j’espère que cela se ressent dans les images.

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