« Dans l’atelier » rend visite aux artistes dans leurs studios, au milieu des œuvres en train de se faire, attendant d’être exposées. Des artistes aux repos, en ébullition, en pleine recherche ou assaillis de questionnements. Troisième épisode avec Cyrielle Gulacsy.
Cyrielle Gulacsy n’est pas exactement photographe. Elle saute de la peinture à la sculpture, en passant par la photographie. Elle puise dans la physique comme dans la biologie pour cimenter une pratique artistique découpée par la couleur, la matière et le langage. Son œuvre forme une recherche à la croisée des disciplines — et qui fait fi des étiquettes et des enfermements — où se mêlent, en curieuse, l’astrophysique, ou les sciences du vivant. Mais que ce soient ses tableaux constellés à l’acrylique ou sa série photographique « Terrestrial Light », un fil continu peut relier ses œuvres autour d’une même fascination : la lumière.
Devenir artiste, si tant est que ce soit un chemin rectiligne, induit des renoncements, parfois des abandons. Dans son cas, Cyrielle Gulacsy espérait au temps des tâtonnements et des grandes décisions conduire des études scientifiques. La suite l’a tenue éloignée des laboratoires, des grandes expérimentations et d’un parcours de thésarde. Mais elle a gardé pour la démarche empirique et la connaissance scientifique une forme d’ascèse appliquée à sa pratique artistique.
Les peintures à l’acrylique de sa série « Visible Light » (2018-2026) témoignent ainsi d’une volonté de pousser une technique picturale, trop sommairement résumée au geste pointilliste. Mais cette possibilité de la peinture révèle aussi un champ suffisamment vaste pour qu’elle ait, pendant près de dix ans, exploré l’étendue du spectre colorimétrique. Avec cette série, Cyrielle Gulacsy s’inscrit dans la pensée de l’artiste Ágnes Dénes qui écrivait dans son Manifesto de 1969 vouloir « persister dans une recherche éternelle ».
Ses tableaux à l’acrylique semblent ainsi être un éternel recommencement, où l’artiste peint « des particules de lumière, des photos en peinture, point par point ». Soit une œuvre qui s’accroche à étirer la peau sensible de la lumière, « à la fois onde et particule ». Dans ces tableaux peints, Cyrielle Gulacsy s’est par différents formats « concentrée sur la lumière visible, qui ne représente pourtant qu’une infime partie du spectre électromagnétique, des rayons gamma aux ondes radio ». Elle peint dans une démarche similaire au scientifique qui épuise ses hypothèses, sans s’y enfermer et se borner ; mais avec la curiosité de ce qui peut se révéler par l’expérimentation. Elle a ainsi cherché par la peinture à rendre compte du mirage de la lumière, de sa capacité à former un tout composite, en se chargeant d’une multitude d’informations.
Pour autant, cette fascination pour ce qui est invisible n’est pas, dans ses créations, que recommencement. Et cette série au long cours connaît elle aussi d’infimes variations. Ainsi, dans son atelier, accrochés l’une après l’autre au mur de son atelier, dans une lumière étonnamment claire pour un mois de novembre, ses derniers tableaux épuisent une lumière devenue crépusculaire, déclinante jusqu’à la grisaille. Et ce glissement dans son travail tend à souligner d’une part l’illusion de la beauté du soir couchant magnifié par les particules polluées de l’air, mais de l’autre, un basculement de sa propre sensibilité dans un champ plus politique.
« Peindre devait aller au-delà d’un geste intime : il fallait que cela puisse avoir un impact sur celui ou celle qui regarde » et dans ces tableaux, s’ancre plus finement une volonté de resituer la lumière comme une expérience plus ontologique de la vie. Pour autant, il s’ancre à la longue un paradoxe dans sa pratique. Celle d’une œuvre travaillée par la lumière tout en étant dénuée de vie. « J’avais auparavant abordé des phénomènes invisibles — l’espace-temps, le champ magnétique — mais il me manquait quelque chose : le vivant ».
Dans son livre La plus belle ruse de la lumière (Odile Jacob, 2021), David Elbaz explique que la matière s’assemble grâce à la lumière et que plus une structure est complexe, plus elle émet de photons. Dans ce livre fondateur pour l’artiste, comme peuvent l’être sur d’autres sujets, David Elbaz donne l’exemple des étoiles brillantes, de systèmes planétaires comme de la vie elle-même comme une source « gorgée », sinon puissamment émettrice, de lumière. La lumière est actrice de la propre organisation des systèmes comme du vivant. Elle transporte l’énergie, agit sur la matière, conduit les processus physiques. Et pourtant, elle demeure une actrice invisible.
« Un centimètre carré de corps vivant émet proportionnellement bien plus de photons que le Soleil. Cette idée m’a bouleversée : elle liait intimement lumière et vie ». Cyrielle Gulacsy cherche alors à voir cette lumière invisible. Au moyen d’une caméra thermique, utilisée habituellement pour détecter des sources de chaleur ou pour surveiller des mouvements humains, c’est selon, elle se lève au point du jour, avant que les premiers rayons ne réchauffent le vivant, et filme les plantes, les jardins et voit passer dans son objectif des petits astres filant à vive allure. « Un jour, j’ai vu apparaître un point extrêmement lumineux, comme une étoile dans un nuage de gaz : c’était une abeille ».
L’abeille devient alors dans son regard le sujet d’une nouvelle exploration, une nouvelle fois scientifique et sensible — voire politique quand on sait le déclin des espèces. Ces petits astres volants, ces boules ailées de lumière, se fixent dans son objectif par cyanotype. Technique photographique inventée au XIXᵉ siècle par John William Herschel (fils d’un des pionniers de l’astrophysique, William Herschel, qui découvrit entre autres le rayon « calorifique », aujourd’hui appelé rayonnement infrarouge), le cyanotype permet justement de fixer sur du papier sensible des rayonnements ultraviolets. « Il m’offrait un moyen d’imprimer l’invisible à l’aide du visible », tout en ancrant dans l’imaginaire du regardeur le vol des abeilles dans des ciels étoilés.
Cette série nommée « Terrestrial Light » forme ainsi des constellations d’un bleu outremer obsédant, traversée de minuscules taches extrêmement lumineuses. Presque des étoiles, se dit-on intuitivement, découpées comme pourraient l’être des spectres, des présences lointaines. Avant de comprendre que le faux-semblant, permis par ce vivant devenu un territoire invisible, jusque dans ses formes de vies minuscules. Un territoire aussi fascinant, avec autant de possibles, que l’infinie inconnue de l’espace.
Avec « Terrestrial Light », Cyrielle Gulacsy cherche aussi à affirmer une relation affective au vivant. Autre référence qui marque son travail, le philosophe Baptiste Morizot détaille dans son ouvrage Manières d’être vivant (Actes Sud, 2019) une sensibilité défaite pour ce que nous ne côtoyons plus. Dans cet essai, Baptiste Morizot part du postulat que l’humain a peu à peu considéré sa vie en scission des autres formes vivantes, en séparant l’Homme d’un côté, et la nature de l’autre. Et cette scission participe d’une impossibilité à penser la crise écologique (sinon existentielle) qui nous agite. Celle-ci ne serait pas seulement une disparition des espèces, un dérèglement climatique, sous-tendus par une crise politique, mais une crise de la relation humaine au vivant, donc une crise de la sensibilité.
Cela se traduit, notamment dans l’habitude urbaine par l’impossibilité de nommer le vivant dans ses espèces (à l’exemple des oiseaux, des espèces d’arbres). « Sans relation affective, il est difficile de prendre soin. Et si l’art peut jouer un rôle aujourd’hui, c’est précisément là : recréer de l’affect, de l’attention, envers des formes de vie devenues invisibles émotionnellement », détaille l’artiste, tout en réclamant adapter les méthodes de « diplomatie interspécifique » à son travail artistique, soit une éthique doublée d’une pratique consistant à développer un égal continu et équilibré aux vivants en se défiant de rapports de domination et d’exploitation.
Le rayonnement lumineux agit comme une fascination constante dans le travail artistique de Cyrielle Gulacsy. Qu’il soit celui d’astres gigantesques ou d’abeilles, du gigantisme astrophysique ou de la nature minuscule. Et ce rayonnement agit sur l’artiste comme un aveuglement, comme une nourriture sensible sur son œuvre, bientôt entremêlée dans une installation prochainement visible en Italie.
Au Museo Sant’Orsola, Cyrielle Gulacsy imaginera prochainement ses constellations d’abeilles se nicher au plafond d’une des coupoles de l’église florentine. Et ainsi, ses cyanotypes y jetteront un pont entre les bleus faits de lapis-lazuli ou d’azurite apposés au plafond à la Renaissance pour ancrer un immuable éternel divin, et le vivant des abeilles, aujourd’hui parmi les plus fragiles, tout en étant le plus lumineux. Son geste serait ainsi celui d’une symbiose de l’artiste poète et scientifique. Il refuse en quelque sorte ce besoin de classification, comme de spécialisation, de notre époque contemporaine.
Outre sa rigueur du sensible, et sa sensibilité amusée, son œuvre cherche le plus possible à ouvrir sa pratique, à se démultiplier d’un espace à l’autre. « C’est là que j’essaie de me situer », exprime-t-elle dans son atelier où flotte la lumière lointaine d’un matin hivernal, en rappelant la transversalité des savoirs des artistes de la Renaissance, où « l’art, les sciences et la philosophie formaient un continuum de savoirs ». Son œuvre se file entre ces disciplines poreuses. Quelque part dans les nombreux filins de la lumière.
Arthur Dayras
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