Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault
Lors de vernissages, de débats ou de conférences, cette question revient très régulièrement : « sur quels critères classez-vous une photographie pour dire ou écrire qu’elle est bonne ou belle ? ». En préalable, il faut bien comprendre qu’une qualification n’est en aucun cas un jugement, c’est une notation aussi objective que possible sur un constat factuel. Les critères sont analysés à partir des bases de références par comparaisons. La synthèse se fait à partir d’une compilation des résultats obtenus, poste par poste.
Ensuite, pour ce qui me concerne, la méthode dite des trois « B », me convient très bien, car elle évite de nombreux dérapages subjectifs, voire tendancieux. L’œuvre évaluée peut être Bien, dans certains cas, elle sera Bonne, tout à fait exceptionnellement, elle se révèle Belle. Nombreuses sont les personnes que ces trois catégories intriguent tant dans leur définition que dans les paramètres de décision.
Bien. Une photographie est bien, à partir du moment où elle restitue, au mieux, le but pour lequel elle a été réalisée. Le résultat correspond en tout point aux objectifs matériels qui devaient être restitués. Le travail est propre, il est bien fait avec une maîtrise technique de bonne facture. La compétence du photographe lui a permis de répondre à ce que le lecteur est en droit d’attendre. La représentation photographique, avec ou sans correction, satisfait une curiosité, apporte une information, enrichit des connaissances ou fixe le temps. L’erreur de réalisation (mise au point, temps de pose, éclairage, profondeur de champ, choix de la vitesse, etc.) retire de droit toute crédibilité au travail et à la photographie. Ce degré se doit d’être le minimum garanti dans la photographie dite artisanale (catalogue, scolaire, documentation, presse, industrielle, évènement, science, commerce, etc.). A ce niveau, 90 % des photographies acceptables sont réalisées par des professionnels, ce qui ne veut pas dire que tous les professionnels sont capables d’atteindre ce niveau avec leur travail, tant s’en faut – malheureusement –.
Bon. « Si la photo est bonne … », a écrit et chanté Barbara. On ne pouvait pas mieux illustrer ce qualificatif pour une photographie. L’image photographique n’est plus le simple descriptif visuel d’un objet dans une situation donnée. La compétence technique de l’auteur introduit l’adjonction d’un plus immatériel à travers tous les éléments bien implantés sur son image. La façon dont il perçoit la sensibilité et la sensualité de son sujet, mâtiné par son affectivité personnelle, vont s’inviter dans l’image photographique. Si la photographie est bonne, elle va engendrer chez les lecteurs une émotivité et un parti pris en regard de leur propre ressenti. Il est intéressant de noter que cette émotion sera très différente d’un individu à l’autre ; car, le message va se heurter à des éducations, des cultures, des somesthésies individuelles et différentes. En sus, la perception de l’image provoque une appréciation partiale, il va de soi que cette dernière suscite une réaction, plus ou moins contrôlée, en retour. L’amour, la colère, la compassion, l’indignation, l’acceptation, le rejet et bien d’autres sentiments se manifestent, ou pas. L’auteur nous permet d’aller au-delà du simple constat pour nous faire percevoir des sensations subjectives au sein de l’objectivité matérielle de sa prise de vue. Ce rôle de dompteurs de l’image, nous le retrouvons chez les ténors du reportage, chez les spécialistes de la mode, chez les grands portraitistes, chez les arpenteurs de stades, chez tous ces cadors qui au-delà d’une parfaite intégration de la technique apportent cette touche de créativité qui change tout.
Belle. C’est le propre d’une authentique œuvre photographique : « … que cette image est belle … ». Il en est de la photographie comme pour tout autre moyen d’expression, la Beauté est toujours sujette à caution pour nombre de personnes. Chacun estime que ses propres interprétations sont garantes de la délivrance d’un certificat de beauté. Il n’en est rien, la beauté se définit par ses propres moyens sur le résultat auquel elle est attribuée. Dans notre cas photographique, comme pour tout le reste, la beauté s’identifie par la cohérence totale entre toutes les composantes de notre image. La délivrance du – label – passe par l’extinction d’un maximum d’éléments d’incohérence possible. La construction de l’image depuis le sujet initial jusqu’à la forme définitive du rendu de l’image se doit d’être totalement homogène. Cela, tant pour ce qui concerne le fond que pour l’intégralité des paramètres de la forme. Les photographies représentant une horreur morbide ou un tas d’ordures peuvent légitimement prétendre à la beauté, sans antinomie. Une image à la composition unifiée ne nous informe pas, elle ne nous émeut pas, elle nous entraîne inexorablement dans son sein, dans son monde, dans son espace. Le lecteur est littéralement absorbé malgré lui dans le contexte, sauf à s’obliger un refus négationniste avant même le moindre regard préalable qu’il portera sur l’œuvre. Vous quittez votre position d’observateur du Bien, de témoin sensible du Bon pour participer à la démarche dans le Beau. Dans cet univers du beau, se distinguent deux catégories de créateurs. D’une part, celui qui de façon aléatoire, parmi l’ensemble de sa production, portera telle ou telle de ses images photographiques à cette harmonie remarquable. D’autre part, l’expérimentateur qui traque en permanence chaque découverte indispensable pour cette cohésion d’ensemble de ce qu’il a déjà construit, au préalable dans son imagination. Le beau est un état qualitatif, ce n’est pas une appréciation.
Au passage, sortons des « B » pour évoquer un attribut souvent accolé à une photographie. « C’est une jolie photographie ». Joli est un adjectif qui associe une délicate sensation de finesse, de grâce, de plaisir qui rendent agréable, à un instant précis, la confrontation avec une image photographique. Cet additif qualificatif a le mérite d’être à géométrie variable en fonction du déroulement temporel, il est lié aux phénomènes de mode. Cette icône de la femme qui est jolie aujourd’hui, elle était enveloppée hier, elle sera obèse demain ! Cette photographie est jolie ce jour, elle était colorée il y a peu, elle sera chromatiquement déstructurée sous peu. En résumé ce qui était joli trente ans en arrière, ne l’est plus aujourd’hui. Joli s’attribue sur des caractères évolutifs au sein de nos diverses sociétés (quoique la mondialisation arase tout cela avec un nivellement vers le bas des plus inquiétant, car universel).
Notre ressentiment personnel est indépendant de toutes ces évaluations. Nous pouvons détester la Joconde de Leonardo ou le David de Michelangelo, c’est notre droit absolu, il n’en reste pas moins que ces œuvres sont belles. Il faut noter que nous pouvons, a contrario, beaucoup aimer une photo incapable d’entrer dans le cercle des photographies bien. Les goûts et les couleurs restent du domaine de l’individualité intimiste. Méfions-nous quand même de toutes ces contrevérités suggérées, lorsqu’elles ne sont pas imposées à la multitude.
Tout ce trop long baratin pour remettre quelques pendules à l’heure et redonner aux mots leur lettre de noblesse. Les réductions quantitatives ahurissantes du vocabulaire, les mixages phonétiques antinomiques, les non-sens galvaudés (même en argot) éteignent les transmissions de la pensée et de l’imagination. Cela ne concerne pas uniquement les dictionnaires et autres lexiques, c’est valable pour le piano et la partition, le burin et la cire, la caméra et le logiciel. Comment sommes-nous assez sots pour imaginer la conception et la création d’œuvres sans critère de référence et sans outil ?
Thierry Maindrault, 11 septembre 2026
vos commentaires sur cette chronique et sa photographie sont toujours les bienvenus à
[email protected]














