Amis de promo, sept jeunes photographes ont créé System D pour préserver les liens tissés et conserver un espace de création. Cet été, ils présentaient Demain je serai plusieurs au Festival OFF Arles : projet collectif réfléchi, réalisé et mis en forme ensemble, qui prend aussi la forme d’un “objet éditorial”. Discussion avec trois des sept membres après leur semaine d’exposition à Arles.
Comment est né System D ?
Ginevra Carrozzo : On était camarades à l’EFET Photographie à Paris. Il y avait déjà une belle dynamique entre copains. Alice et Pauline, d’une autre promo, nous ont rejointes ensuite.
Alice Calliopée : Vous aviez déjà un projet en cours : Empreintes de l’oubli, et quand on est arrivées, on s’est dit : qu’est-ce qu’on fait avec tout ce qu’on a commencé ? Est-ce qu’on rend ça plus officiel ? On voulait continuer sur cette lancée. On était très soudés, très amis, et tout le monde nous disait : “il faut vraiment que vous gardiez ça, parce que dans la vie professionnelle, c’est rare. C’est facile de ne plus avoir le temps de garder une pratique d’auteur une fois plongé dans le monde du travail, même en photo.” Alors on a voulu conserver cette impulsion : continuer ensemble, se soutenir, valoriser nos travaux persos, et ensuite est née l’envie de créer un vrai projet collectif.
Oscar Berling-Pesant : On avait aussi un prof qui venait du Bar Floréal. Plusieurs enseignants nous ont poussés dans cette voie. Ils ont bien planté la graine, même si elle a mis du temps à germer.
Qu’est-ce qui a changé entre Empreintes de l’oubli et ce nouveau projet : Demain je serai plusieurs ?
Ginevra Carrozzo : Empreintes de l’oubli était un travail autour de la mémoire, du souvenir, des rêves. Chacun avait travaillé dans son esthétique : expérimentale, plastique ou documentaire. On a mêlé ces démarches dans une scénographie à sept regards qui a donné lieu à une première exposition l’an dernier au Festival OFF Arles. Mais c’est vraiment cette année que la création a été pensée et écrite collectivement. Ça a été une démarche complètement différente, à la fois dans la réalisation du projet et dans l’objet éditorial.
Alice Calliopée : On a voulu tester autre chose ensemble, de manière plus ludique, en lâchant un peu prise. On s’est demandé : comment faire émerger une vraie voix commune ? Comment vivre le collectif autrement qu’à travers une simple addition de travaux ? Alors on a posé un cadre, des protocoles d’expérimentation. On a choisi un lieu et un temps précis : trois jours à Vaux-sur-Seine.
Qu’avez-vous mis en place pour faire émerger quelque chose de différent ? De collectif ?
Ginevra Carrozzo : Déjà, on avait défini ensemble, collectivement, des lignes directrices, des exercices ludiques : travailler au flash, explorer la question de la présence, la déformation des objets…
Alice Calliopée : Il y avait aussi des choses poétiques, décalées : photographier le vent, se déséquilibrer. On voulait déplacer notre regard habituel.
Ginevra Carrozzo : Et on avait aussi sélectionné des textes pour nourrir notre réflexion, proposer des pistes d’introspection.
Oscar Berling-Pesant : On ne savait pas encore quelle matière on allait avoir, ni ce qu’on allait en faire. Mais c’est aussi ce flou qui était important. On s’est laissés porter par nos envies. Il faut ces moments où on accepte de se disperser.
Ginevra Carrozzo : Tout le monde a commencé à shooter. Et à la fin, on a tous posé nos cartes SD sur la table pour que l’editing des images soit confié à un autre membre du collectif. Ça a permis une vraie désappropriation de ses propres images. Ça a ouvert à un nouveau regard, à quelque chose qu’on n’avait pas forcément perçu dans nos propres photos.
Alice Calliopée : Ça nous a tous choqués ! Voir ses images passer entre toutes les mains… C’est beau, et en même temps, donner ses photos sans présélection, ça touche à la vulnérabilité, ça expose aussi nos ratés.
Oscar Berling-Pesant : Et parfois, les autres choisissent nos ratés ! À la fin de cette phase d’editing, on sentait un vrai mélange des regards.
Ginevra Carrozzo : À partir de là, dans l’idéal, on voulait aller vers un objet éditorial fini. Mais finalement, ça a pris une autre tournure. On a poussé plus loin : dans la recherche matérielle, dans l’écriture, dans le rapport texte-image.
Alice Calliopée : Poser un cadre, c’était aussi prévoir des moments précis pour échanger : dire ce qu’on ressentait, ce par quoi on était traversé. Et dans cette création collective, avoir un moment à sept pour se recentrer. Mais au fil de la préparation, le cadre a un peu bougé. Ça nous a vraiment interrogés : comment fixer ce cadre ? Jusqu’où ? Est-ce qu’il est viable ? Est-ce qu’il est équilibré ?
Comment ce projet est devenu ce que vous appelez un “objet éditorial” ?
Alice Calliopée : On a tous les sept un vrai attrait pour le format livre, pour la façon dont on s’en empare. Dès le début du projet, on savait qu’on voulait un objet final, mais on ne savait pas encore si ce serait une installation, un zine simple, ou quelque chose de plus ambitieux, comme ce format-là.
Ginevra Carrozzo : On a beaucoup expérimenté autour de la matérialité : les formats, la couture, les calques, les transparences, le cyanotype…
Alice Calliopée : Dans le livre, il y a cette dimension de carnet d’expérimentation. Il y a du collage, de l’écriture. Il y a du ludique, de la recherche, de la narration. Ça tourne autour d’une balade mentale : des impressions, des cauchemars. Beaucoup d’images ont été faites de nuit, au flash. Il y a une certaine lourdeur qui est sous-jacente.
Ginevra Carrozzo : C’est un livre qu’on lit en deux temps : d’abord par sa matérialité, son esthétique, puis par les textes, l’écriture qui accompagne l’objet.
Comment avez-vous transformé ce format en exposition, à l’occasion du Festival OFF Arles?
Oscar Berling-Pesant : Finalement, assez simplement. On commence à bien connaître l’exercice de la scénographie d’exposition. Je pense que la couleur du fil de reliure du livre a été plus compliquée à choisir que toute la scénographie !
C’est quoi la suite ?
Alice Calliopée : On a grave envie de continuer !
Ginevra Carrozzo : Après ce projet, on a quand-même besoin d’un moment de pause. Forcément, avec le collectif on a mis un peu de côté nos pratiques personnelles. On a tous besoin de retrouver notre propre écriture, pour revenir en force sur un nouveau projet collectif.
Oscar Berling-Pesant : Sept personnalités, c’est intense. On fera sûrement aussi des projets collectifs, mais en plus petits groupes.
Alice Calliopée : On est assez alignés sur le long terme : faire des projets à sept, mais aussi à deux ou trois, mettre en valeur d’autres photographes, proposer des ateliers… Ce n’est pas figé. Un collectif, c’est un espace de liberté énorme que chacun peut s’approprier à sa manière. L’engagement du collectif, c’est vraiment ça : la liberté, le partage, la transmission, le jeu. Revenir aux bases artistiques.
Le Collectif Système D
Leur livre photographie Demain je serai plusieurs est en précommande jusqu’au 31 août.














