Monochromes, illusionnisme et tension irrépressible… Le photographe polonais Piotr Zbierski présente son dernier livre, Solid Maze, à Arles. Publié en France par la maison d’édition marseillaise André Frère Éditions, ce livre est accompagné d’une exposition, une danse entre fragments suspendus et mots, après sa première en Pologne à la Galeria Poprzeczna. À cette occasion, nous avons échangé avec l’artiste.
Ce livre est votre plus intime à ce jour, rassemblant des photographies issues de vingt ans d’archives. Pourriez-vous nous raconter comment vous êtes venu à la photographie ?
Depuis mes débuts, la photographie a été pour moi un processus très personnel et intime. Un processus qui dure bien plus longtemps que l’acte même de prendre une photo et qui comporte plusieurs dimensions. Je choisis la photographie par intuition, peut-être parce que c’est un médium qui vous rapproche de la vie et des gens. D’un point de vue temporel, je réalise que j’ai décidé de me consacrer à la photographie aussi parce qu’elle a cette incroyable capacité à communiquer à des intervalles de temps très différents de ceux que nos sens et nos pensées ancrés dans le présent peuvent avoir. Mon travail devient au fil du temps une sorte de méditation sur la mémoire, le temps et les émotions. Je crois que ces aspects relèvent à la fois de l’introspection et de l’extraversion.
Comment avez-vous sélectionné les 300 images qui parcourent ses 160 pages ?
Le processus de création de Solid Maze a débuté pendant la pandémie. J’ai arrêté de voyager pendant un certain temps et je travaillais sans relâche depuis plusieurs années. On pourrait dire que tout a commencé dans ma cuisine, où un mur peint à la peinture magnétique m’a servi de toile de fond pour retrouver des images trouvées dans des dizaines de boîtes de négatifs. J’ai créé deux installations grand format, présentées au Lodz Fotofestival et lors d’une exposition à la Citadel Spandau à Berlin, basées sur ce concept de montage sur un mur magnétique. Durant cette période, j’ai parcouru la quasi-totalité de mes archives, y compris des images inédites et celles prises ces dernières années. Pour la première fois, j’ai inclus du texte dans le livre : des notes personnelles qui font office de lettres, le contexte de moments importants individuels et un fil d’Ariane qui traverse l’espace labyrinthique que j’ai construit. Le processus s’achèvera en novembre 2024, date de publication du livre aux Éditions André Frère.
Quelle était votre intention derrière ce projet ?
Mon objectif était de créer un pont entre l’acte de raconter et l’expérience. De suspendre le temps et de tenter de restituer l’aura particulière que je ressens toujours en regardant des photographies non retouchées.
Dans l’introduction de votre livre, vous avez écrit cette belle phrase : « De nos jours, je considère de plus en plus la photographie comme un fleuve sur lequel on se repose sur les deux rives simultanément. » Laissons les lecteurs découvrir la suite par eux-mêmes, mais pourriez-vous nous expliquer comment votre vision et votre pratique artistiques ont évolué au fil des ans ?
Je pense que mon approche de la photographie a toujours été caractérisée par une émotion et une intuition palpitantes. Je vois la photographie comme des rencontres personnelles avec des personnes et des lieux que je rencontre sur mon chemin. C’est devenu mon quotidien, une sorte de projection de l’intérieur vers l’extérieur. Je pense que la photographie est un médium qui, dans son espace documentaire et informatif, s’appuie évidemment sur la vue, mais a aussi le potentiel de s’exprimer par le biais du toucher, un sens supérieur. C’est ce qui m’intéresse le plus : l’expérience, pendant et après le processus photographique, qui s’ancre sur l’autre rive, liée au temps et à la mémoire.
Ce qui demeure inchangé, c’est que mon langage photographique ne se réfère pas à un lieu ni à une époque précis. Il s’agit plutôt d’une recherche d’une certaine essence de la nature humaine et de ce qui demeure constant, indépendamment du lieu et du temps.
Le temps et la mémoire s’écoulent doucement dans Solid Maze. Comment avez-vous abordé et traduit ces deux notions abstraites et intimes en quelque chose de palpable à travers votre œuvre polysémique ?
Le temps m’apparaissait comme un lieu, une maison en constante rénovation et expansion. Le temps et la mémoire semblaient tous deux vivants, comme de nouvelles pièces ouvertes ou découvertes au cours de ce processus. Leurs structures et leurs murs étaient délicats, et ils sont devenus mon labyrinthe personnel. J’espère avoir réussi à me guider, ainsi qu’un spectateur, à travers ses couloirs.
Noémie de Bellaigue
L’exposition Solid Maze, présentée par la galerie An Inc. et organisée par Kuba Szkudlarek, sera visible à Arles du 7 au 19 juillet à A Space For Photography. Le livre Solid Maze, ainsi que d’autres publications du photographe, sont disponibles sur son site web.
A Space For Photography
15, rue des Arènes
13200 Arles














