Rechercher un article

Tirages d’Elites par Thierry Maindrault

Preview

Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault

Les gens de l’ombre ne sont pas tous des agents secrets. Certains sont même au-delà et ils œuvrent dans l’obscurité, sans exercer obligatoirement une activité de mineurs de fonds. Nos collègues de la photographie qui exercent  dans l’ombre d’un ordinateur ou dans l’obscurité d’un laboratoire se font appeler « tireurs photographiques ».

Les activités d’un tireur photographique tiennent essentiellement à la maîtrise des techniques pour convertir un négatif, une diapositive ou un fichier numérique vers la finalité d’une œuvre dans sa version définitive.

Le tireur est un personnage bien particulier dans l’univers photographique. Il, assez souvent elle, se promenait dans une obscurité nimbée d’une lumière rouge, voire orangée ou verdâtre pour les éclairages au sodium, à la vertu d’être inactiniques pour la plupart des compositions photosensibles utilisées.  Dans un coin, le petit isoloir d’une obscurité aussi proche de l’absolu que possible, étant réservé au chargement-développement des films « multichromes » insolés. Voilà pour l’ambiance, avec sa petite odeur permanente des différents réducteurs chimiques accompagnée d’un soupçon d’acidité. Pour le process du travail, presque toujours le même, une insolation, suivie d’un développement, d’un arrêt, d’un fixage, d’un séchage et enfin le contrôle de conformité à l’image recherchée. Si cette suite des opérations est pratiquement immuable, les technologies utilisables pour obtenir le but recherché sont aussi multiples que diversifiées. Depuis le bitume de Judée jusqu’aux dernières imprimantes sous UV, en passant par le collodion humide, le cyanure (produit précieux pour le laborantin photographe), la fécule de pomme de terre, le bromure argentique et autres encres pigmentaires, toutes ces possibilités (et beaucoup d’autres) permettent aux tireurs compétents d’obtenir le résultat le mieux adapté pour une image en devenir. Il est à noter que les excellents tireurs se reconnaissent à leur grande facilité pour passer, indifféremment et sans difficulté, d’une méthode à une autre au niveau de toutes les actions du cheminement. Le bon tireur est aussi efficace derrière un écran d’ordinateur qu’au-dessus d’un plateau d’agrandisseur ou dans la manipulation d’une boite de contact.

Pour être très clair (dans cette obscurité ambiante permanente), je n’ai encore jamais rencontré un tireur numérique excellent (même s’il s’autoproclame comme tel) incapable de faire un tirage argentique ou un cyanotype. Il en est de même pour les bons manipulateurs de têtes couleurs qui ont su rapidement prendre en main les divers logiciels de préparation et de réglages pour les impressions, qu’elles soient par projection ou par sublimation.

Vous l’avez compris, le tireur photographique est un magicien scientifique possesseur d’une mémoire phénoménale, tout comme un maître chais ou un nez de parfumerie. Si votre demande créative est cohérente (même si elle vous semble irréalisable) le bon tireur trouvera les solutions pour réaliser votre image.

Mais attention, la législation et les us, sur les œuvres de création et d’art, sont formelles : la réalisation technique, doit se faire exclusivement sous le contrôle et les instructions de l’auteur. Le tireur apporte uniquement sa maîtrise des outils, nécessaires et indispensables, pour l’obtention du résultat recherché, par l’auteur.

Toutes technologies confondues, je dénombre trois grandes catégories de tireurs.

La première est formée par la cohorte de photographes tireurs, comme cela était le cas pour tous les professionnels jusqu’à la fin du dernier millénaire. Après sa prise de vue, le photographe développait ses films, il insolait ses agrandissements (voire ses planches de contacts), séchait et choisissait ses images. Cette situation revient avec le numérique que beaucoup de photographes s’imaginent dompter parfaitement. Si leurs photographies sont présentées comme émergentes, il faut leur expliquer que leurs images sont encore très immergées. Pour les autres, adeptes de l’argentique ou du numérique, depuis des années, il est certain qu’ils ne sont jamais mieux servis que pour eux-mêmes.

La deuxième catégorie que je surnomme les tireurs attitrés, ceux qui restaient dans leur ombre et leurs compétences pour exécuter au plus près les désirs des grands maîtres portés aux nues. Nombreux sont les photographes de renom qui font appel, pour leurs tirages, au service d’un tireur bien identifié. Cette pratique d’un duo – attitré, sécurise le photographe, souvent totalement ignare pour les aspects techniques d’une réalisation photographique. A leur décharge, tous ceux qui m’ont sollicité (ou qui s’attache un tireur pour réaliser leurs travaux) ne cachent absolument pas leur ignorance.

La troisième catégorie, est formée par une masse, presque toujours formatée pour l’utilisation de progiciels. Leur job consiste à vérifier que les tireuses numériques, très automatisées, ne fassent pas d’erreurs ou d’accidents techniques dans leurs actions. Pour le reste, cellules et autres capteurs perspicaces sont censés restituer des tirages parfaits. Je ne ferai pas de commentaires sur ces dits tirages d’autan que l’incompétence de certains organisateurs ou commissaires d’expositions est incapable d’apercevoir les problèmes. Cherchez l’erreur ! Mais puisqu’on nous répète partout que l’Art naît de l’erreur, je pense avoir préparé cette liste dans le mauvais ordre.

Alors, qu’elles sont les erreurs de tirage les plus flagrantes qui sautent aux yeux et qui sont si facilement évitables par un vrai tireur photographique. Pour ce qui me concerne, la première provient du choix des matières premières. Le photographe naïf et peu au fait des choses se laisse souvent refiler un support guère adapté à son travail, aux conditions d’exposition ou à l’usage fait par un collectionneur. Les produits (chimiques ou non), les encres ou les machines utilisés sont peu, ou pas, compatibles avec les supports de l’image. Le tirage ce n’est pas de la recherche, ce qui n’empêche pas de faire de la recherche pour améliorer ou diversifier les potentiels d’obtention.

La seconde erreur vient de l’arrêt prématuré d’un processus, ce qui affecte considérablement les résultats. Un retrait anticipé d’un bain n’a jamais corrigé une erreur de comptage. La suppression d’une surcouche d’encrage est immédiatement interprétée par le regard d’un lecteur. Le gain de temps, de monnaie ou la fainéantise de refaire ne font pas bon ménage avec le message d’une image photographique.

A l’inverse, la réussite d’un tirage photographique n’est pas si compliquée que cela dans la plus grande majorité des cas.

Dans un premier temps, il est essentiel de revenir sur la base d’origine, qu’elle soit un fichier numérique, un négatif ou une branche de fleur. Le respect du point de départ, dans tous ses aspects, est indispensable à la réussite de l’œuvre finale. Un bon tireur doit savoir refuser un travail à partir d’un élément intraitable ; sauf, s’il est certain que son savoir-faire personnel permettra l’obtention exigée par l’auteur. Cela est également vrai lorsque l’auteur et le tireur sont la même personne. Les belles réussites se font à partir de bases de qualité (règle universelle).

Le second point, pour le tireur, est de surveiller, en permanence, que ses démarches sont cohérentes entre elles et avec les bases de ses travaux. Ce dogme est sûrement encore plus primordial lors du travail en numérique. Les choix binaires permettent très peu de divagations.

J’ai parcouru les deux grands festivals photographiques internationaux, en France. J’ai été assez effaré par la médiocre qualité des tirages (cette tendance s’accentue). Certes, trois ou quatre expositions se présentent avec des tirages de superbe facture. Mais, ce qui devrait être la généralité n’est devenue que de rares exceptions. Mesdames, Messieurs les Commissaires (excusez : curatrices, curateurs) comment assurez-vous votre mission ? Les sélections devenant déjà imprécises, la mise en valeur qualitative des images est trop souvent bâclée.

Sur les présentations dans ces expositions, les tireurs apposent maintenant leur nom (l’affichage devient un annuaire téléphonique) ; de vous à moi, ils feraient mieux de s’abstenir et pas seulement pour une timidité personnelle.

Thierry Maindrault – 12 septembre 2025

vos commentaires sur cette chronique et sa photographie sont toujours les bienvenus à

[email protected]

Merci de vous connecter ou de créer un compte pour lire la suite et accéder aux autres photos.

Installer notre WebApp sur iPhone
Installer notre WebApp sur Android