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Sputnik Photos sonde la Biélorussie

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Bibliodiversité 1

Stand By/ За Беларусь : un court titre bilingue (anglais-biélorusse) qui en dit long sur le sujet de cet album-enquête réalisé par le collectif Sputnik Photos. Si le stand by de la v.a. évoque l’attente, l’alerte, l’astreinte (sans oublier un clin d’œil au code international de la Biélorussie, BY), la v.b., qui veut dire « Pour la Biélorussie », est un slogan de propagande très répandu sur les panneaux d’affichages. Et le mélange illisible des deux formules sur la couverture, loin d’être une erreur d’impression, annonce la teneur de sept récits photographiques qui se renvoient plus qu’ils ne s’enchaînent dans un jeu de miroirs entre les multiples Histoires, mémoires et identités d’une société de 9,5 millions d’âmes trop souvent occultées par la seule image du « petit père » Alexandre Loukachenko, mieux connu à l’étranger sous le nom du « dernier dictateur de l’Europe ».

Le photographe biélorusse Andrei Liankievich ouvre le jeu en revisitant avec Photoshop et Google Maps la « Grande guerre patriotique » de 1940-1944 qui reste le pilier de l’identité biélorusse officielle. Comme dans un rêve, des photos floues des héros et des héroïnes flottent à côté des tracés de rues portant leurs noms à Minsk et d’autres vieilles images de la guerre s’alternent avec des mises en scène ou des bouteilles-souvenirs d’alcools en treillis. Quant aux réalités de cette guerre, rappelle Andrei Liankievich, qui souligne les expériences très variées de sa propre famille polono-russo-biélorusse, elle reste aussi floue que les images.

Plus loin dans l’album, Agnieszka Rayss fait écho à ces questionnements avec une dizaine de portraits d’anciennes combattantes biélorusses, toujours très dignes malgré le poids de l’âge (et des médailles accumulées au fil des ans). S’inspirant de La guerre n’a pas de visage de femme (1985), le récit de l’écrivaine et journaliste Svetlana Alexievitch sur les femmes soldats de l’Armée rouge, la photographe polonaise est partie à la recherche des « Héroïnes de la Nation » biélorusses afin de recueillir leurs témoignages avant qu’elles ne disparaissent. Chemin faisant, elle découvre à travers leurs histoires, une Histoire très différente de celle qu’elle a apprise en Pologne, où, suggère-t-elle pudiquement, « Tout le monde ne s’est pas réjoui de la liberté apportée par l’Armée soviétique ».

Sur un ton plus ironique, Rafał Milach répertorie les héros d’aujourd’hui : les lauréats des concours officiels nationaux et locaux, des meilleurs policiers, infirmières ou jeunes pionniers aux meilleurs chiens renifleurs ou cages d’escaliers (mais aussi, soit dit en passant, Mister Gay 2010 et son partenaire). Ses Polaroids sont présentés dans un petit carnet intercalé dans l’album entre des photos pleine-page montrant des murs peints et repeints en jolies couleurs, notamment pour recouvrir tout graffiti mettant en question le monde des meilleurs.

Même parmi les Biélorusses installés à New York, où la photographe slovène Manca Juvan a enquêté sur les liens avec la « Patrie », la nostalgie commune à toute diaspora se décline en termes – positifs ou négatifs – des monuments, des bâtiments, des espaces publics associés à l’Histoire officielle.

Mais si ces images et ces témoignages rappellent que « L’homo soviéticus n’est pas mort » (pour reprendre le constat de Svetlana Alexievitch au moment de la répression qui a suivi l’élection présidentielle de décembre 2010), d’autres encore donnent à voir des aspects largement insoupçonnés de la société biélorusse d’aujourd’hui. En commençant par le « catalogue » de jeunes fashion addicts photographiés par Adam Pańczuk comme autant de mannequins dans des décors naturels, car, selon les dires de l’une de ses modèles : « Les vêtements sont l’alter ego des Biélorusses ».

Il y a aussi ce concentré de contradictions historiques, politiques, sociologiques et écologiques qu’est le travail de Jan Brykczyński sur la forêt vierge de Bialowieza, ou du moins la partie biélorusse de ce vaste site transfrontalier, déclarée « Trésor national » par Alexandre Loukachenko. Si l’histoire politique de la forêt commence en 1409 (la date d’un massacre sanglant), son histoire naturelle remonterait à il y 10 000 ans. Mais comme l’explique le photographe polonais, le « Trésor national » est désormais au service du tourisme, de la chasse et du commerce du bois, en même temps que ses villages traditionnels se dépeuplent. N’empêche que Jan Brykczyński n’a pas pu photographier à l’intérieur de ce qui est aussi une zone frontalière réglementée. De ce fait, il a recadré son enquête sur les représentations de cette nature plutôt malmenée qui abondent dans les résidences et les lieux de travaux environnants sous forme de peintures, de tapisseries, de papiers peints ou d’animaux empaillés.

Non moins surprenant, et révélateur, est le récit mi-documentaire mi-conte de fée de Justyna Mielnikiewicz sur une agence matrimoniale traditionnelle pour femmes modernes à la recherche d’un mari étranger. Rien à voir, souligne la photographe polono-géorgienne, avec les marchés de chaire fraîche : au contraire, ce service très personnalisé, installé à Grodno depuis 15 ans, offre à une surpopulation de femmes « de nouvelles possibilités dans un lieu où les choix sont limités ». Pour preuve : les photos du mariage d’un couple franco-biélorusse qui sont juxtaposées aux profils des clientes toujours… en attente.

Il faut dire que ceci n’est qu’une lecture parmi d’autres d’un livre qui exige de ses lecteurs-regardeurs les mêmes efforts de décryptage et d’imagination que les photographes – et la graphiste, et le curateur du projet – ont dû porter à sa réalisation. Et que cette exigence est en quelque sorte la marque de Sputnik Photos, un collectif qui existe uniquement de projet en projet (le reste du temps, les membres travaillent avec la presse nationale et internationale, pour les ONG, dans l’enseignement…). Originaires, comme le nom l’implique, des pays de l’ex-bloc soviétique, les fondateurs se sont rencontrés en 2004 lors d’un stage de professionnalisation pour jeunes photojournalistes indépendants organisé par l’ONG Altemus et l’agence VII. Cinq projets et autant de livres plus tard, ils visent toujours les individus et les sociétés en mutation, mais en se réinventant à chaque fois. Et en gardant la maîtrise – comme le démontre l’expérience de Stand By, conçu pendant la période préélectorale de tous les espoirs et réalisé après dans des conditions des plus difficiles – de l’art ancestral et transversal de tomber sur les pâtes.

Miriam Rosen

Sputnik Photos
Stand By / За Беларусь

Postface : Victor Martinovich

Curateur : Andrzej Kramarz

Conception graphique : Ania Nałęcka / Tapir Book Design

Éditeur : Sputnik Photos, Varsovie, 2012

17,1 x 21,6 cm, 160 p., relié

1 000 exemplaires (dont 50 signés)
ISBN : 978-83-927485-5-7
Diffusion : [email protected]

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