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Musée de la Photographie Charles Nègre : Michael Kenna : Constellation

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Michael Kenna : Géométrie du silence par Carole Schmitz

Le silence a une forme, un rythme, une lumière. Depuis plus de quarante ans, Michael Kenna en explore les nuances. Dans ses images en noir et blanc, chaque arbre, chaque reflet, chaque architecture désertée devient un repère du temps, saisi avec une précision géométrique et une sensibilité contemplative rare. Ses photographies ne reproduisent pas simplement le réel : elles transforment le paysage en un espace de méditation où l’éphémère dialogue avec le permanent, et où la lumière façonne l’invisible.

Au fil des décennies, il s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières de la photographie de paysage. Né en Angleterre, formé aux arts graphiques puis à la photographie, il s’installe à San Francisco pour y affirmer une vision plus libre. Dès ses débuts, il privilégie les paysages dépouillés, où la présence humaine s’efface au profit de la lumière, du temps et de la forme.

Travaillant presque exclusivement en argentique, souvent à l’aube ou en pleine nuit, Michael Kenna ne cherche pas l’instant : il enregistre la durée. Ses séries emblématiques — Japon, arbres, neige, sites industriels — témoignent d’une constance : rigueur de la composition, attention extrême aux nuances, poésie de la retenue. Solitude, patience et précision deviennent les fondements de sa pratique, conférant à ses tirages une intensité émotionnelle singulière.

Sa démarche se rapproche d’une pratique méditative. Le choix du noir et blanc, de l’argentique et des longues poses — parfois de plusieurs heures — n’est pas une posture esthétique, mais une façon d’approcher le réel autrement. Ces expositions prolongées suspendent l’instant, révèlent ce que l’œil ne perçoit qu’à peine et ouvrent un espace oscillant entre le concret et l’imaginaire. Dans ce monde silencieux, lumière, géométrie et ombre deviennent les véritables protagonistes.

Le style de Kenna repose sur une tension subtile : la rigueur formelle y côtoie une poésie intérieure. Chaque image est construite avec une précision quasi musicale, mais porte en elle une respiration, un secret. Arbres solitaires, rivières, sites industriels ou paysages japonais ne sont jamais de simples motifs : ils deviennent signes, fragments de mémoire, invitations à la contemplation. Beaucoup de ses photographies ont l’épure d’un haïku — brèves, silencieuses, mais d’une profondeur saisissante.

Son œuvre interroge notre rapport au temps et à la perception. La solitude qu’il revendique, la patience qu’il cultive, façonnent son regard autant que ses images. Il ne se contente pas d’observer le monde : il l’écoute. Ses tirages faits main, sa maîtrise de la lumière et de la texture ne sont jamais des prouesses techniques, mais des moyens de rendre perceptible l’infime : la trace d’un souffle, l’empreinte d’une présence, la mémoire d’un lieu.

La rétrospective présentée à Nice au Musée de la Photographie Charles Nègre révèle un artiste qui ne se contente pas de montrer le monde, mais nous invite à entrer dans son rythme, à écouter la lumière, à percevoir ce qui demeure lorsque tout semble immobile. Elle permet de saisir la cohérence d’un parcours qui, malgré la diversité des lieux et des sujets, reste fidèle à une vision profondément intérieure. Michael Kenna n’est pas seulement un photographe de paysages : il est un poète du temps, un sculpteur de lumière, un observateur du silence.

En résumé, cette exposition invite le spectateur à ralentir, à laisser advenir le regard. Elle rappelle qu’entre forme et lumière, la photographie peut devenir un langage universel capable de révéler le monde — et ce qui, en lui, demeure invisible.

 

Website : www.michaelkenna.com
Instagram : @michaelkennaphoto / @museephotonice

 Actuellement : “Constellation” au Musee de la Photographie Charles Nègre de Nice jusqu’au 25 janvier 2026

 

Vos paysages semblent intemporels. Qu’essayez-vous de saisir avant tout — la lumière, le silence ou la mémoire du lieu ?
Michael Kenna : Votre remarque selon laquelle mes photographies de paysages semblent intemporelles est un très beau compliment, merci. La vie humaine sur Terre est à la fois brève et limitée, et pour ma part, j’ai désormais plus de jours derrière moi que devant moi. Chaque expérience photographique devient donc d’autant plus précieuse. Je conçois la photographie de manière simple et ne ressens pas le besoin de tout définir ou expliquer, même si parfois j’essaie. Aujourd’hui, je me considère davantage comme un médium que comme un créateur. Je cherche dans l’univers des sujets qui résonnent avec mon esprit intérieur qu’il s’agisse de lumière, de silence ou des souvenirs et atmosphères propres à un lieu. Je m’efforce de garder les yeux grands ouverts pour reconnaître les trésors qui se présentent à moi.

Lors de la prise de vue et du tirage, j’interprète peut-être légèrement, puis je transmets ces moments. Mon processus repose ainsi sur la connexion, l’échange, la collaboration et la communication.

 

Quel rôle la solitude joue-t-elle dans votre pratique photographique ?
Michael Kenna :
Pico Iyer écrivait déjà, en 2002 : « Être seul est, parmi tous les états de grâce, celui qui est le plus souvent discrédité, ou du moins celui dont on se méfie. » Lui, et tant d’autres, ont pu vanter avec élégance et éloquence les vertus de la solitude mieux que je ne pourrais jamais le faire. Je dirai simplement que, dans ma pratique photographique, dès le début, la solitude a été un ingrédient essentiel dans la mystérieuse concoction que l’on pourrait appeler créativité.

Je pense que la solitude favorise la spontanéité et l’expérimentation, sans crainte du jugement, du succès ou de l’échec. Lors de la prise de vue, elle permet à la fois une conversation intérieure et une connexion plus profonde avec le sujet. La solitude implique moins de distractions et un focus plus intense. Je passe des heures et des heures seul dans la chambre noire, où une concentration totale est nécessaire.

Dans ma vie antérieure, j’étais un coureur de marathon assidu. Pendant trois à quatre heures, je dialoguais avec mon corps pour atteindre la ligne d’arrivée. À la fin des courses, j’avais résolu les problèmes du monde, sans même y penser. J’exagère un peu, je le sais, mais la créativité fonctionne souvent mieux quand notre esprit est occupé ailleurs. Se détacher de la pensée consciente peut être très bénéfique pour l’imagination. La compagnie est merveilleuse. Être seul peut l’être tout autant.

 

Vous travaillez souvent à l’aube ou la nuit. Que vous offrent ces moments que la lumière du jour ne peut procurer ?
Michael Kenna :
L’aube, le crépuscule et la nuit sont des moments où le monde semble voilé, enveloppé d’ombre, où la lumière est en perpétuel mouvement, où les ombres se multiplient et où l’imagination se met à résonner à sa fréquence la plus haute. Très tôt, j’ai été profondément influencé par les études nocturnes de Bill Brandt, ainsi que par celles d’Eugène Atget et de Joseph Sudek. Chacun de ces grands photographes nous attire irrésistiblement vers les ombres. En tant que photographe moi-même, je tends à privilégier la suggestion plutôt que la description. Je n’ai que peu d’intérêt à braquer une lumière vive pour recueillir et exposer tous les détails. Cela n’a rien de mal en soi, mais chacun doit suivre sa propre muse, ses propres élans, pour voir où ils le mènent. Pour moi, le passage du jour à la nuit, le territoire entre la lumière et l’ombre, l’incertitude du changement et de l’attente sont des terrains fertiles pour la créativité. Je réalise souvent de longues expositions sur film argentique négatif, parfois pendant plusieurs heures, par nécessité ou par choix, sans aucune certitude sur ce qui sera enregistré. Je trouve que les conditions plus sombres sont plus propices à ce type d’expérimentation. Peut-être n’est-ce pas un hasard si je préfère également passer de nombreuses heures de la journée dans ma chambre noire…

 

Comment Nice, ou le Sud, résonnent-ils avec votre vision du monde et de la photographie ?
Michael Kenna :
Je me considère plutôt comme un homme du Nord que du Sud, plus hivernal qu’estival. Avec l’âge, cela pourrait changer — et cela semble effectivement être le cas ! Je n’ai pas l’intention de m’étendre sur mon aversion pour le soleil, du moins d’un point de vue photographique, mais je recommande chaleureusement la lecture de Éloge de l’ombre de Junichirō Tanizaki, qui exprime tout ce que je ressens à ce sujet. J’ai adoré mon temps à photographier Nice dans les années 1990 et je reste très satisfait des images qui en ont résulté. Beaucoup d’entre elles ont été prises aux heures dont nous avons parlé : à l’aube, au crépuscule ou la nuit. On m’avait accordé un accès spécial à l’ancien cimetière perché sur la colline, où je me suis promené tard dans la nuit parmi les pierres tombales. Je me levais souvent bien avant le lever du soleil pour marcher le long de la plage ou explorer le port, et j’ai eu le privilège de pénétrer dans des jardins et parcs privés lorsqu’ils étaient déserts. Pour moi, en tant que photographe, il est essentiel de respecter ce que l’on rencontre, tout en gardant l’esprit ouvert à l’imprévu. Tenter de contrôler la créativité n’est jamais très productif : perdre le contrôle et sortir de sa zone de confort peut ouvrir des chemins nouveaux et inattendus. Ainsi, il m’arrive parfois de travailler à midi, en plein soleil. Même si je n’y trouve pas l’image que j’espérais, j’apprécie toujours ce supplément de vitamine D.

 

Vos images portent souvent une dimension spirituelle. Est-ce une intention consciente ?
Michael Kenna :
Je pense à Mirrors and Windows de John Szarkowski : regarder à travers une fenêtre, c’est voir le monde extérieur ; se regarder dans un miroir, c’est se voir soi-même, qu’on le veuille ou non. Dans mon enfance, j’ai passé sept ans dans un petit séminaire avec l’intention de devenir prêtre catholique, ce qui impliquait des heures de prière, de méditation, de silence et de discipline. Plus tard, je me suis intéressé au bouddhisme, j’ai visité des sanctuaires shinto et épousé une personne issue d’une famille hindoue. J’ai des amis de toutes croyances, ou sans croyance.

Avec l’âge, je suis convaincu qu’il n’existe pas de réponses toutes faites, seulement des questions à poser et peut-être à suivre. Peut-être à cause de cette éducation initiale, j’ai toujours eu une méfiance instinctive envers tout dogme religieux, et je ne me suis jamais senti à l’aise avec le mot « spirituel ». Je ne sais même pas ce qu’il signifie vraiment. Mais si « spirituel » renvoie à un respect naturel pour notre monde, tout en reconnaissant notre ignorance de ce qui précède et suit nos vies, alors je considérerais votre remarque comme un très beau compliment. Une intention consciente de ma part ? Non, plutôt un reflet inévitable du miroir.

 

Que représente pour vous le noir et blanc aujourd’hui, à une époque dominée par la couleur numérique ?
Michael Kenna :
La couleur est omniprésente, et c’est pourquoi le noir et blanc devient une interprétation immédiate de ce que voit un photographe, plutôt qu’une simple reproduction. Il réduit et simplifie, il est plus silencieux, plus calme, plus paisible que la couleur, laissant davantage de place à l’imagination. Il évoque aussi le temps passé et rend hommage aux photographes d’autrefois. J’ai toujours préféré le noir et blanc, mais chacun a ses goûts. Ce choix est personnel, subjectif, une décision que chaque photographe prend pour ses propres raisons.

 

Comment parvenez-vous à maintenir un équilibre entre rigueur formelle et émotion poétique ?
Michael Kenna :
Honnêtement, je n’ai pas de méthode claire. Je cherche simplement la poésie partout, c’est ma façon de voir le monde. Je construis mes images avec une composition formelle parce que c’est ma manière naturelle : garder les horizons droits, compter les poteaux dans l’eau ou les oiseaux dans le ciel, faire attention aux points blancs et aux hautes lumières lors du tirage manuel. Ma vision actuelle résulte probablement de décennies de pratique accumulée, mais je n’essaie pas d’analyser ni de chercher une formule. Il n’y a donc pas de réponse précise à donner.

 

Y a-t-il une image de cette rétrospective qui vous semble résumer le mieux votre parcours ?
Michael Kenna :
Je considère mon travail comme une grande famille en constante expansion. La plupart des images se répondent entre elles, certaines se querellent. L’exposition du Musée Charles Nègre, brillamment organisée par Sabine Troncin-Denis, rassemble 120 tirages réalisés entre 1973 et 2025, tous proches les uns des autres. J’ai peut-être des préférées, mais je ne les révélerai jamais publiquement.

 

Temps, patience, contemplation  pensez-vous que la photographie peut encore nous enseigner ces valeurs aujourd’hui ?
Michael Kenna :
Oui, sans doute. Mais on pourrait dire la même chose d’un crayon, d’un stylo ou d’un pinceau. Le temps, la patience, la contemplation et la solitude se trouvent ou s’apprennent de mille façons. La photographie est un médium, un langage, une forme d’expression offrant une infinité de choix : chuchoter ou crier, être militant ou pacifique, se concentrer sur le négatif ou le positif. Le monde est notre huître, et chacun doit suivre sa propre voie. J’aime penser que chaque personne est unique, et que chaque chemin devrait l’être aussi.

 

Après tant d’années de voyages et de création, qu’espérez-vous encore découvrir à travers votre appareil ?
Michael Kenna :
La photographie est ma compagne depuis plus de cinquante ans. Nous avons marché ensemble, dormi ensemble, prié ensemble, pleuré ensemble. Bien sûr, un jour nous nous séparerons — ainsi va la brièveté de nos existences. La photographie m’a offert une richesse immense : découverte, mystère, émerveillement, beauté… La liste pourrait s’étendre sur des pages. Je ressens une profonde gratitude. Que cherche-t-on encore à découvrir chez un partenaire aimé ? Pourquoi ne pas se contenter de mystère, émerveillement et beauté pour célébrer cette relation qui perdure ? L’acceptation et l’appréciation me semblent des intentions plus justes qu’une quête incessante de nouveauté. Peut-être me suis je trompé? Peut-être que ces mots de contentement paraissent une hérésie pour un artiste digne de ce nom… Je vais demander à ma femme et je vous tiendrai au courant.

 

Entretien par Carole Schmitz

 

Michael Kenna : “Constellation”
Jusqu’au 25 janvier 2026
Musée de la Photographie Charles Nègre
1 Pl. Pierre Gautier
06300 Nice, France
https://museephotographie.nice.fr/

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