Rechercher un article

Le Vietnam de Marc Riboud par Jean Loh

Preview

Très touchant ce mot et ce texte de notre collaborateur Jean Loh sur Marc Riboud dont l’exposition va se terminer au musée Guimet.

Bonjour Jean-Jacques,
cela fait 3 semaines que je peinais sur cet essai sur les photos de Marc Riboud que l’on peut encore voir au Musée Guimet. Ce 50e anniversaire de la fin de la Guerre du Vietnam abondamment commenté et rappelé par les documentaires sur toutes les chaînes me touche beaucoup, car je suis né à Saïgon et mes parents ont dû partir juste la veille de la chute de Saigon dans le dernier hélicoptère de l’ambassadeur du Taiwan en n’emportant qu’un bagage à main, et des membres de ma famille ont eu moins de chance et se sont retrouvés à fuir comme boat people , un cousin avec son père ont disparu au Cambodge lorsque les Khmers Rouges ont vidé la capitale Phnom Penh peu avant la fin de Saigon.

 

La Guerre du Vietnam vue et vécue par Marc Riboud 1966-1976

Marc Riboud a quitté son cocon familial en 1955 pour un long trajet « Vers l’Orient », au volant d’une Land Rover, il traversera la Turquie, l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan pour arriver en Inde en 1956. En 1957 il restera quatre mois en Chine et en 1958 il ira photographier le Japon. Décidément ce voyage initiatique prouve qu’il y a quelque chose qui le fascine, dans cette notion de « l’Orient ». En 1953, l’année où il réalise à Paris son chef d’œuvre « le Peintre de la tour Eiffel », il rencontre Robert Capa qui l’année suivante l’emmène à Londres, de là il va photographier Leeds, Manchester, Blackpool, Liverpool. Mais l’influence décisive de Capa sur Marc Riboud c’est le Vietnam. Lorsque Capa revient à Londres en 1954, Marc est allé le voir à son hôtel, Capa dans sa baignoire, fumant un cigare, lui lance : « alors tu parles anglais maintenant ? Tu as rencontré les Anglaises ? » Marc répond avec embarras « ni l’un ni l’autre mais j’ai fait beaucoup de photos. » Avant de se quitter Capa reçoit un coup de fil lui demandant de partir au Japon. Et c’est la dernière fois que Marc Riboud a vu Capa, car lorsqu’il va remettre ses photos de Leeds à l’éditeur de Picture Post, celui-ci lui annonce « Capa est mort » au Vietnam, il a marché sur une mine pendant la patrouille avec les soldats français sur la route de Nam Dinh. Depuis, Marc est inconsolable et chaque fois qu’il a l’occasion d’aller à New York, il va se recueillir sur la tombe de Robert Capa, et Vietnam restera associé à la mémoire de Capa. (*1)

La première fois que Marc Riboud prend vraiment conscience de la guerre du Vietnam, c’est en 1965, lors de son deuxième voyage en Chine. A Pékin, Marc a remarqué des préparatifs inhabituels sur la place Tiananmen, et il finit par photographier la grande manifestation organisée par les étudiants de l’académie des Beaux-Arts, qui défilaient en brandissant des banderoles et des pancartes, en criant des slogans en soutien au Vietnam contre les Américains. Certains étudiants étaient déguisés ou grimés en pilotes américains abattus et faits prisonniers par les Viet Minh, d’autres en costume queue de pie et chapeau haut de forme pour moquer l’Oncle Sam. Et soudain dans son viseur deux visages sont apparus côte à côte, le portrait de Mao et celui de Ho Chi Minh, et le poing levé d’un manifestant criant la bouche grande ouverte vient compléter cette puissante image iconique (*2). Or, à l’insu de Marc, cette manifestation était loin d’être spontanée, elle était en fait instruite par le Président Mao qui, au même moment, dans la capitale de sa province natale Changsha, recevait en secret Ho Chi Minh venu lui demander de l’aide. Car les premiers bataillons de Marines venaient de débarquer à Da Nang au Sud Vietnam en mars 1965 ! Mao en réponse enverra des ingénieurs pour construire et réparer les 12 routes de ravitaillement du Nord vers le Sud et 80,000 « volontaires » de l’Armée de la Libération détachés au Vietnam sous le titre de « volontaires pour aider l’effort de guerre du Vietnam » et revêtus de l’uniforme de l’armée Nord-Vietnamienne. La petite histoire raconte que le Président Mao trouvant Ho Chi Minh en mauvaise mine, lui recommande d’aller se reposer sur la Montagne Jaune, cette Montagne Céleste que Marc Riboud ira photographier à huit reprises dans les années 1980, porte encore des calligraphies de Ho Chi Minh gravées sur les roches (*3). On trouvera d’ailleurs dans l’exposition au Musée Guimet ce portrait fait par Marc Riboud d’un paysan-soldat Nord Vietnamien poussant son vélo renforcé qui pouvait transporter plus de 200 Kg de ravitaillement sur l’une des 12 routes restaurées par les ingénieurs chinois, et une autre photo de deux brancardiers Nord-Vietnamiens transportant un blessé à l’aide de deux vélos.

On comprend le sentiment d’urgence de Ho Chi Minh car à partir de février 1965 et jusqu’en novembre 1968 les Américains ont aussi lancé la campagne de bombardements sur le Nord-Vietnam baptisée Rolling Thunder. Ce qui a motivé Marc Riboud arrivé à Saigon en décembre 1966 à demander et obtenir auprès de la MACV (Military Assistance Command Vietnam) l’autorisation d’embarquer à bord du porte-avion nucléaire Enterprise de la 7e flotte américaine. Il réalise alors de rares clichés d’avions de combat F4 Phantom II ou des Skyhawks et des Intruders décollant par catapulte jour et nuit pour aller lâcher leurs bombes au Nord Vietnam (*4).

Pour comprendre le sentiment de révolte qu’a pu ressentir Marc Riboud sur le porte-avion, il suffit de lire son article sur la barbarie aveugle des bombardements américains, article publié en avril 1967 dans le Journal Le Monde. Voici un extrait de son reportage :

« J’ai assisté au compte-rendu de mission du pilote d’un avion Intruder, le commandant Arthur Barie, qui rapportait comment il venait de bombarder la gare de Nam-Dinh, la nuit, par visibilité nulle. Attaque surprise, très bas, sous une forte D.C.A. ennemie…  » Nous sommes sûrs d’avoir tapé au centre de l’objectif, sir ! « , disait fièrement le pilote.  » Pas d’erreur : notre radar nous permet d’être certains.  » L’Intruder est équipé en effet d’un radar extraordinaire. Et là-dessus, le capitaine Holloway, sans doute parce que j’étais là, demanda :  » Y a-t-il eu des victimes ? « . Réponse immédiate :  » No, sir ! Pas de victimes !  » Le malheur a voulu – je l’ai su et vérifié exactement plus tard – que cette nuit-là un cinéaste français, Roger Pic, était présent à Nam-Dinh. Il a vu le raid. Une demi-heure après, il en a photographié les dégâts. C’était bien sans contestation possible, d’après l’heure qui coïncidait exactement, le raid du commandant Arthur Barie. Eh bien, la gare n’avait pas été touchée, mais les bombes avaient frappé notamment une digue, et il y avait plusieurs morts, des civils… » « Au retour d’une mission sur un Phantom (un autre pilote) m’a raconté :  » Ce matin il faisait très mauvais sur l’intérieur, alors nous avons survolé la côte à plusieurs reprises. J’ai vu des jonques, des petits bateaux, par centaines. Nous avons tiré sur de nombreux petits bateaux, nous en avons détruit beaucoup.  » Le communiqué dans la presse, le lendemain, disait :  » Deux cent trente-trois embarcations détruites sur la côte du Vietnam du Nord.  » Un moment plus tard il m’a dit, avec son fort accent du Middle-West et un ton bon enfant :  » Vous voyez, quelquefois je me pose des questions ; ces hommes, sur ces jonques, ce sont certainement des pêcheurs pauvres, analphabètes et superstitieux dans la vie ; et bien, quand ils nous voient arriver à plus de 2 000 à l’heure au ras de leurs têtes, je me demande vraiment ce qu’ils doivent penser de nous ! »

Au même moment sur un autre porte-avion croisant sur la mer de Chine, le plus respecté des photographes de la Guerre du Vietnam, Philip Jones Griffiths (également membre de Magnum), dans son livre « Vietnam Inc. » légendait sous ses photos des pilotes et des marins sur le pont du porte-avion : « les marins et les pilotes à bord ne sont jamais allés au Vietnam. Ils n’ont jamais vu les visages de leurs victimes, le peuple Vietnamien.”

C’est avec ce sentiment d’injustice et d’empathie (5*) qu’en octobre 1967 Marc Riboud décide de rejoindre à Washington les 100,000 jeunes pacifistes marchant sur le Pentagone. Pour les contrecarrer l’administration du Président Lyndon B Johnson a mobilisé les soldats de la Garde Nationale et la Police Militaire pour venir protéger le Pentagone. Ce jour du 21 octobre 1967 Marc Riboud comme le reste du contingent de journalistes et de photographes a suivi cette marche jusqu’à la fin de l’après-midi, quand la lumière du jour baissait, dans ce face-face entre les manifestants et les militaires, une jeune fille de 17 ans, Jane Rose Kasmir, s’est approchée des soldats en leur tendant une fleur de chrysanthème, Marc Riboud réalise plusieurs clichés et se rend compte qu’il est arrivé à la fin de son film ce sera donc le dernier cliché de son rouleau de négatif en noir et blanc, il saisit alors son autre appareil de secours et découvrira plus tard qu’il a immortalisé une version en couleur de cet instant décisif. Mais ce jour-là c’est d’abord un autre visuel que Marc choisit d’envoyer à Magnum avant de partir à Moscou pour la commémoration du 50 e anniversaire de la révolution d’Octobre. La photo choisie par Marc montre un mur menaçant de soldats de la Garde Nationale habillés tout en noir casqués et masqué braquant leur baïonnette sur l’objectif du photographe, cette vision terrifiante représentait pour Marc Riboud le visage du pouvoir impérialiste de l’Amérique. Ce n’est que quelques jours après qu’il découvre sur ses planches contacts ce cliché de la jeune fille à la fleur, qui sera publié en couverture du magazine Look le 30 décembre 1969 sous le titre de « Ultimate Confrontation ». La photo iconique fera le tour du monde, emblématique de l’ère des flower people et du cri de ralliement Peace and Love.

Ce sont ces deux clichés – la manifestation de la Place Tiananmen de 1965 et la fille à la fleur de 1967 qui ont motivé Pham Van Dong le Premier Ministre du parti communiste Vietnamien à inviter Marc Riboud à visiter Hanoi en 1968 et l’a laissé photographier Oncle Ho dans son jardin.

Mais1968 c’est une année de bouleversements : Il y a eu l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril, suivi par l’assassinat de Bob Kennedy le 5 juin, et le printemps de Prague écrasé par les tanks soviétiques en aout, entre les deux c’est « Mai 68 » en France et Marc Riboud était sur les barricades ! Et Nixon gagne les élections en novembre ! Avant de rejoindre le Nord Vietnam, Marc voulait voir la ville martyre de Hué dévastée par les combats féroces de l’Offensive du Tet de janvier-février 1968. On verra dans les scènes de rue saisies par Marc Riboud, la beauté dans l’horreur, l’ordre dans le chaos, l’émotion de Marc est palpable dans cette très belle photo d’apparence paisible et baignée de lumière de la ville de Huê, au milieu des toits soufflés par les bombes et la rue jonchée de débris, la silhouette « romantique » de cette femme vietnamienne en tunique de ao dai au chapeau conique portant une palanche aux deux gros paniers de volaille vivante.

Je pense à ce que John Steinbeck écrivait après la mort de Capa (*6) qui s’applique si bien à Marc : « Il savait qu’on ne pouvait pas photographier la guerre, car c’est avant tout une émotion. Mais il ne photographiait pas cette émotion en la prenant à côté. Il pouvait montrer l’horreur de tout un peuple à travers le visage d’un enfant. Son appareil captait et retenait cette émotion ». C’est sur les visages sidérés des enfants à la sortie d’école d’un village sur la côte du Nord Vietnam en 1969 (*7) et sur le visage de cet enfant au regard traumatisé de cette photo du père et fils envoyés dans une nouvelle zone économique au Nord de Saigon de 1976 que l’on devine la souffrance des enfants du Nord et du Sud pendant et après la fin de la guerre. C’est dans le regard effaré de cette paysanne devant la bombe obscène, non explosée, larguée dans la cour d’une ferme de Phat Diem que l’on imagine la violence de toutes ces bombes et des mines qui ont explosé. C’est dans le dos des enfants sur le chemin de l’école protégé par d’épais gilets de paille que l’on réalise la futilité de cette protection de pacotille contre les explosions. C’est dans l’ubiquité des abris anti-aériens captés par Marc dans les rues de Hanoi que l’on se rend compte de la fragilité des moments de répit et de paix. C’est cette émotion de Marc Riboud qui prenait ces photos en pensant à son mentor disparu Robert Capa, qui a dit cette fameuse déclaration contre la guerre : “La guerre c’est comme une actrice qui vieillit : de plus en plus dangereuse et de moins en moins photogénique.”

Il faudra attendre trois ans de plus pour que Jane Fonda visite le Nord Vietnam en 1972 pour bouleverser encore plus l’opinion américaine. Tout ce tapage médiatique cessera quand les tanks du Nord Vietnam enfoncent les grilles du palais présidentiel de Saigon fin avril 1975, il y a voilà exactement cinquante ans. Mais Marc Riboud ne s’est pas arrêté là, il est retourné en 1976 à Saigon et a rapporté ces images « moins photogéniques » des déplacements forcés des Sud-Vietnamiens vers les soi-disant nouvelles zones économiques et dans des camps de rééducation socialiste où ils resteront détenus pendant des années…

En 2011 je suis allé voir Marc Riboud dans son studio rue Monsieur Le Prince il avait l’air fatigué et triste. Je lui demande ce qu’il a, il me dit d’une voix lasse et avec beaucoup de regret, « je reviens du Nord Vietnam et ils n’ont pas voulu faire une exposition de mes photos du Vietnam… Tiens, prends cette boite et ouvre-la, tu vois tous ces tirages préparés pour l’expo, ils n’en ont même pas pris un seul ! Je voulais donner son portrait au Général Giap, on m’a dit qu’il était hospitalisé et ne pouvait pas me recevoir… » (*8)

Jean Loh

 

Photos fournies gracieusement par le Fonds Marc Riboud du Musée Guimet.

Photos reprises des tirages accrochés aux murs de l’Exposition « Marc Riboud photographies du Vietnam 1966-1976 » au Musée Guimet du 5 mars au 12 mai 2025. A l’occasion des 50 ans de la fin de la Guerre du Vietnam.

 

(*1) Conversations avec Marc Riboud 2010-2011.

(*2) Voir le chapitre Marc Riboud dans la série de DVD « Contacts – Volume I » réalisée par Robert Delpire, en 2000.

(*3) Recherches sur Baidu sur la visite de Ho Chi Minh en 1965 en Chine.

(*4) Pendant la guerre du Vietnam entre 1965 et 1973, l’armée américaine a largué sur le Vietnam Nord et Sud, y compris sur le Cambodge et le Laos, un total de 7,5 millions de tonnes de bombes, soit deux fois plus que toutes les bombes de la Seconde Guerre mondiale, sans oublier les quatre cent mille tonnes de napalm.

(5*) dans Magnum Photos : Marc Riboud a effectué plusieurs voyages au Vietnam dans les années 1960, constatant par lui-même la guerre dont il avait entendu parler et débattu dans la presse. « Il était difficile de ne pas éprouver de la sympathie pour ces Vietnamiens qui résistaient si courageusement aux bombardements incessants », a-t-il déclaré, « et la sympathie aide à comprendre un pays, une personne, bien mieux que l’indifférence ou l’“objectivité” (qui est de toute façon une notion fallacieuse). »

(6*) Citation de John Steinbeck dans la préface de Richard Wheelan pour l’autobiographie de Robert Capa « Slightly Out of focus » édition de 1999.

(*7) Photo sur la couverture du livre (introuvable aujourd’hui : « Marc Riboud : Faces of North Vietnam » texte de Philippe Devillers publié par Holt, Rinehart and Winston, 1970, imprimé aux USA. Avec ces mots de Marc : I am indebted to Look Magazine for their support of my first trip to North Vietnam and for the first publication of some of the photographs in this book”

(8*) Ho Chi Minh meurt le 2 septembre 1969 à 79 ans, Vo Nguyen Giap meurt le 4 octobre 2013 âgé de 102 ans, Marc Riboud s’en est allé le 30 aout 2016 à 93 ans.

 

Marc Riboud. Photographies du Vietnam 1966-1976
Jusqu’au 12 mai 2025
Musée Guimet
6 Place d’Iéna
75116 Paris, France
https://www.guimet.fr/fr

Merci de vous connecter ou de créer un compte pour lire la suite et accéder aux autres photos.

Installer notre WebApp sur iPhone
Installer notre WebApp sur Android