Haus am Kleistpark, l’espace d’exposition du quartier de Schöneberg, présente une rétrospective consacrée à la photographe allemande Christa Mayer. Près de 150 photographies réparties sur trois salles révèlent moins un parcours qu’un tempérament.
Christa Mayer (1945) est une figure singulière dans le paysage de la photographie allemande. Formée à la Werkstatt für Photographie de Michael Schmidt à Kreuzberg dans les années 1980, elle fut l’une des rares femmes à s’imposer dans cet espace de référence où se dessinait alors une certaine idée de la photographie auteur en RFA. Mais ce qui distingue son travail n’est pas seulement une question de genre ou de génération : c’est une posture.
Psychologue de formation, elle a travaillé pendant plus de vingt ans dans le service de psychiatrie de longue durée d’une clinique berlinoise. C’est là que naissent ses séries Abwesende (Les Absents, 1979-1996) et Heilende (Guérisseurs, 1982-1989). Ces portraits de patients, de soignants, de thérapeutes issus de divers horizons ne relèvent ni du documentaire clinique ni de la mise en scène compassionnelle. Mayer a forgé pour eux le terme de « portraits dialogiques » : des images nées d’une attention mutuelle, d’une relation plutôt que d’un regard surplombant. « Quand on a de la chance, une vraie rencontre et une vraie compréhension ont lieu », dit-elle.
Cette logique trouve sa forme la plus saisissante dans le Videospiegel (Miroir vidéo) et la série Blauer Mann (1990), issue de Abwesende II. M. St., ancien patient souffrant d’un délire de persécution et convaincu d’être un « monstre », avait lui-même demandé à être filmé pour s’assurer de sa propre humanité. Il voit son image en temps réel sur un écran, réagit à ses portraits et consigne ses pensées par écrit. La série est accrochée en constellation au mur : douze photographies aux teintes bleutées, chacune surmontant un texte manuscrit, visages saisis dans des états d’intensité extrême.
On retrouve également les portraits de Mme P., qui vécut quarante ans dans la clinique et que Mayer accompagna durant dix-huit années. Son texte, Die Pfingstrose Gottes (La Pivoine de Dieu), est affiché directement sur le mur de l’exposition, typographié avec un espacement particulier qui donne à chaque mot le temps d’exister. On s’approche d’elle, par les images et les mots, peut-être même plus qu’on ne le souhaiterait.
À une époque où la représentation du monde psychiatrique oscille entre spectacularisation et misérabilisme, Mayer choisit la dignité. Ce regard s’étend aux guérisseurs de toutes cultures, des chamanes mayas du Yucatán aux psychanalystes new-yorkais. Lors de son séjour à New York en 1987, Mayer collabore avec le peintre Andreas Senser : certains tirages sont retravaillés par lui au graphite ou à l’encre, faisant de ces photographies de véritables œuvres à deux mains. La collaboration est très présente, comme avec sa patiente Silvia S., qu’elle accompagne lors d’un voyage en 1990, qui se met en scène dans un champ de blé : ses poses expriment à la fois le rêve d’une vie comme mannequin et la colère, le deuil de ce qui n’aura pas lieu.
Ses images d’Istanbul témoignent d’un sens du théâtre urbain : un garçon renversé en arrière par un chien qui saute sur lui, leurs deux ombres portées sur le mur, saisies dans l’instant. Dans ses paysages tardifs – forêts, côtes, lumières de Californie, de La Gomera ou d’Inde –, la nature est traitée comme une surface de projection. Ces paysages font parfois surgir des chemins, des escaliers qui mènent vers l’inconnu. Deux autoportraits pris à Göreme, en Cappadoce (1992), cristallisent ce passage : Mayer s’y représente nue, repliée dans une cavité rocheuse, cheveux enroulés dans un tissu, le corps fondu dans la roche au point d’en devenir presque indiscernable. Le second portrait a été agrémenté de peinture colorée a posteriori. Le paysage absorbe et prolonge en déplaçant la question qui structure l’ensemble de l’œuvre : que voit-on dans ce qui se tait ?
Noémie de Bellaigue
La rétrospective de Christa Meyer est à voir à Haus am Kleistpark jusqu’au 6 avril 2026.
Haus am Kleistpark
Grunewaldstraße 6-7
10823 Berlin, Allemagne
https://hausamkleistpark.de














