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f³ – freiraum für fotografie : Paolo Woods & Arnaud Robert : Happy Pills

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L’enquête photographique “Happy Pills” prend ses quartiers à Berlin. Ses auteurs, le photographe Paolo Woods et le journaliste Arnaud Robert, ont arpenté pendant cinq ans les quatre coins de la planète pour interroger ce rapport si particulier que nous entretenons, nous humains, avec les médicaments. Alors, le bonheur se trouve t-il dans la pilule ?

Ils rendent plus puissants, plus performants, ils allègent la douleur et adoucissent la peine, ils promettent la vie mais aussi la mort. Les médicaments sont partout. Presque chaque foyer de ce monde consacre un petit espace à ces pilules qui guérissent nos maux et quelques fois en créent d’autres. Avec ce projet dense qui s’illustre en trois volets – une série photographique, un livre et un documentaire fraîchement sorti cette année, Paolo Woods et Arnaud Robert dressent la cartographie des symptômes d’un monde malade.

“Pouvez-vous nous montrer vos pilules ?”

Un antibiotique, un sirop pour la toux et un shampoing anti-poux : voici les quelques remèdes que détient cette famille haïtienne avec quatre enfants. Si le père aimerait pourtant que la pilule contraceptive allonge la liste, pour sa femme, il n’en est pas question : cela serait aller à l’encontre de la volonté de Dieu, comme lui défend le pasteur de son église protestante.

Avec toujours la même mise en scène, plusieurs foyers ont été invités à dévoiler leur boîte à pharmacie. Les photographies réalisées par la photographe Gabriele Galimberti montrent comment les médicaments que l’on possède sont tout un pan de notre intimité, ils reflètent nos épreuves et révèlent nos peurs. Comme ce couple suisse dans leur bel appartement à Lausanne qui arbore devant lui une large collection de pilules. Advil, Voltaren, Maxilase, Nurofen… des noms qui résonnent comme les slogans de notre époque.

Et d’autres optent pour la nature, par culture, comme cette autre famille haïtienne qui se soigne exclusivement aux plantes, ou alors par revendication comme ce couple lithuanien qui confectionnent leurs propres potions magiques à base d’huiles essentielles et d’herbes médicinales du jardin.

Maux du siècle

Ces images léchées introduisent une succession de mini-reportages de portraits hétéroclites illustrant toute la diversité de l’usage des médicaments à travers le monde, selon les pays, les sexes ou encore les catégories sociales. Ces petites pilules colorées deviennent alors le miroir des inégalités et de l’interdépendance qui réside entre la santé et le capitalisme.

Un premier portrait nous emmène au Pérou avec Yurika, une jeune maman de 27 ans ayant quatre enfants de trois pères différents. Bien que l’Église répand une méfiance envers les moyens contraceptifs, elle fait le choix d’une injection mensuelle, pour se protéger de l’irresponsabilité des hommes de son pays. Sûrement d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle au Pérou, une femme sur quatre a un enfant avant 18 ans.

Si les États-Unis sont connus pour les accoutumances aux opioïdes, un autre mal ravage la superpuissance : les troubles de l’attention. 10% des jeunes américains sont diagnostiqués avec un TDAH et les trois quart se voient administrer un traitement chimique quotidien. C’est le cas de Addy, 15 ans, dont les parents, inquiets de l’échec scolaire de leur adolescence, ont financé une batterie de tests pour déceler le fameux trouble cognitif. Son quotidien rime désormais avec Adderall.

Et il y a l’histoire du journaliste et producteur de télévision Louis Bériot qui, après qu’on lui ait détecté un cancer du pancréas, prend la route pour trouver le repos éternel en Suisse. Un témoignage poignant et des images douces et respectueuses de Paolo Woods qui évoquent le chemin vers la mort comme l’ultime quête du bonheur qu’une dose unique de phénobarbital lui aura permis d’atteindre.

On découvre également Roy, un gigolo italien infusé au Viagra pour ne jamais faillir lors de ses performances; ou encore les bodybuilders en Inde accrocs aux stéroïdes qui font gonfler les biceps et paradoxalement, qui, à terme, réduisent la taille des testicules et peuvent causer un cancer de la prostate – comme quoi la recherche de masculinité à outrance a quelque chose de profondément ironique. Et enfin, à Tel-Aviv, la communauté gai semble avoir quant à elle trouvé le remède au préservatif grâce à la PrEP (Pre‐Exposure Prophylaxis). À l’origine utilisée dans la trithérapie pour traiter le sida, cette stratégie consistant à prendre en continu un médicament antirétroviral aurait le pouvoir plus large de préve­nir toute infection.

De ces images qui flirtent avec l’absurde, se dégage une teneur dystopique pourtant bien réelle. Paolo Woods déclare être attiré par les sujets d’apparence “non-photogénique” mais ils sont parvenus, avec Arnaud Robert, à insuffler une esthétique unique à cet immense sujet sociétal. Entre la médication de masse et celle détournée de son usage premier, notre société semble survivre à coup de cachet, comme le dit si bien ce vendeur de rue à Haïti : “À chaque problème, sa pilule.”

Noémie de Bellaigue 

 

“Happy Pills” au f³ – freiraum für fotografie jusqu’au 25 juin 2023.

f³ – freiraum für fotografie
Waldemarstraße 17
10179 Berlin

https://fhochdrei.org/
https://www.happy-pills.info/

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