C/O Berlin consacre à la photographe mexicaine Graciela Iturbide sa première grande rétrospective berlinoise couvrant plus de cinq décennies, du Mexique aux États-Unis en passant par l’Inde.
Un homme se tient au centre d’une place mexicaine, tenant à son corps deux miroirs. Dans leur reflet, la foule derrière lui se dédouble, se fragmente et se recompose. Cette image que l’on retrouve à la fin de l’exposition résume la démarche de Graciela Iturbide : la photographie comme dispositif de réflexion du monde, qui dit autant de celui qui regarde que de ce qu’il regarde.
Née en 1942 au Mexique, Iturbide a étudié le cinéma avant de rencontrer le photographe Manuel Álvarez Bravo, dont elle fut l’assistante et auprès duquel elle se sensibilisa au mystique du réel. En 1970, elle perd sa fille Claudia, alors âgée de six ans. De ce drame, la mort deviendra l’un de ses sujets de prédilection, notamment à travers les angelitos : ces enfants habillés en anges après leur décès selon la tradition mexicaine. On découvre alors dans l’exposition cette anecdote : suivant un jour un cortège funèbre, Iturbide croise au milieu de la route un corps à demi dévoré par les vautours, lève les yeux et photographie les oiseaux. C’est ainsi qu’ils sont entrés dans son œuvre et ne l’ont plus jamais quittée.
L’un des travaux phares d’Iturbide est sa série Juchitán de las Mujeres, développée sur dix ans dans une communauté zapotèque du sud du Mexique où les femmes tiennent les rênes économiques et où les Muxes – personnes d’un troisième genre – occupent une place tout à fait reconnue. Iturbide se garde de toute fantasmatisation : « Je n’aspire pas à mythologiser les populations indigènes. Ce que j’aime, c’est leur façon de mythologiser la vie quotidienne. » Nuestra Señora de las Iguanas (1979) en est l’image la plus emblématique : une marchande zapotèque coiffée d’iguanes vivants, regard tourné vers le haut, saisie dans son propre théâtre.
White Fence, initiée en 1986 et poursuivie sur trois décennies, déplace ce regard vers East Los Angeles. Iturbide crée une relation de confiance durable avec ses sujets ; elle se fraye un chemin dans leur monde et gagne ainsi sa légitimité. On retrouve Rosario, Cristina et Liza posant devant un grillage, défiant l’objectif. Plus loin, la même Rosario se maquille devant un petit miroir, son bébé posé sur le lit sous un crucifix, évoquant quelque chose d’autre de la maternité. Et les Cholitos, trois enfants têtes couvertes de tissu dont l’un brandit un pistolet jouet : l’enfance qui rejoue ce qu’elle voit.
En Inde et au Bangladesh, Iturbide retrouve les mêmes intrications entre gestes du quotidien et leur dimension spirituelle. L’une des images fortes : une femme à Varanasi, sari brodé de fleurs, le voile couvrant sa tête par ses propres mains et dérobant ainsi son visage. À Dacca, elle tourne son objectif vers celles dont elle restitue la présence sans jamais réduire leur existence à leur condition.
Si la mort traverse l’ensemble de l’œuvre d’Iturbide, elle est surtout abordée avec de la vie. La couleur orange du cempasúchil, la fleur des morts, guide physiquement le parcours de l’accrochage. Le noir et blanc de La Matanza, documentant l’abattage rituel des chèvres dans la région Mixtèque, rayonne sur cet orangé. Dans un registre plus intime, la série consacrée à la Casa Azul de Frida Kahlo : invitée à photographier les huipiles, les tuniques traditionnelles mexicaines, de l’artiste, Iturbide aperçoit une salle de bains fermée depuis plusieurs années après la mort de Kahlo en 1954 et demande à y revenir. Ce qui la frappe le plus : les grandes bouteilles de Démérol, cet analgésique que Kahlo prenait des décennies auparavant. Elle recompose les objets, photographie béquilles, corsets et reliques… et place ses propres pieds dans la baignoire. Portrait suggéré d’une femme dont elle refuse de faire une icône.
« La tâche du photographe est d’infuser ce que nous voyons de ce que nous sommes, de faire de la poésie à partir de la réalité. » Cette rétrospective en est la démonstration : une œuvre ancrée dans le monde, les yeux bien ouverts.
Noémie de Bellaigue
Eyes to Fly With est à voir à C/O Berlin jusqu’au 10 juin 2026.
C/O Berlin
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