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Alain Sèbe : Façonner une vision du Sahara

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Il y a neuf mois aujourd’hui, Alain Sèbe nous quittait, photographe des grands espaces sahariens depuis 1966, il était aussi le fondateur de la maison d’édition Alain Sèbe Images en 1978. Son fils Berny Sèbe, nous envoie ce texte et ces images.

L’Image du Sahara

Après 60 ans passés à arpenter le plus grand désert du monde, pour en capturer avec ses Hasselblad des images qui racontent la beauté sauvage et secrète des grands espaces et l’élégance naturelle des populations qui y vivent dans un dénuement biblique, Alain Sèbe nous a quittés en 2025. Auteur de plus de vingt-cinq livres consacrés au Sahara, maintes fois primés – depuis Kodak Allemagne jusqu’à l’Académie française –, il nous laisse une longue bibliographie, une riche photothèque qui recèle encore de nombreux trésors, et surtout un regard qui a marqué le cercle des « photographes-voyageurs ».

Son travail, alliant talent photographique et caractère visionnaire, lui avait permis d’être le pionnier des albums photographiques grand format, publiant dès 1979 un ouvrage qui allait faire date : Tagoulmoust, les gens du voile[1] (publié au même moment en Italie sous le titre Uomini Blu[2]). Les pages d’accompagnement de couleur « bleu touareg », les légendes tirées des carnets de bord du photographe, la sélection de poésies de l’Ahaggar (recueillies par Charles de Foucauld) et, surtout, l’usage de la pleine-page et de la double-page créaient un nouveau standard pour les albums photographiques, qui allait être largement repris dans les années 1980. La parution de ce premier livre allait être également transformative pour la carrière d’Alain Sèbe, puisqu’il deviendra non-seulement « photographe-explorateur[3] » mais aussi « « éditeur-photographe-maquettiste[4] », pour honorer son désir de produire des livres répondant à ses exigences de qualité et à son propre cahier des charges : primauté de la photographie sur le texte, format carré, présentation sous coffret, titres en tamahaq (langue des Touaregs), et pages d’accompagnement en à-plat sombre (pour mettre en valeur les lumières du désert) constituaient quelques-uns des principes incontournables de la collection « Tagoulmoust ».

Au cours des six décennies durant lesquelles la carrière d’Alain Sèbe s’est développée en tant que photographe saharien, des centaines de milliers d’exemplaires de ses albums photographiques ont rejoint les étagères des bibliothèques publiques et privées de par le monde. Les tirages des posters et calendriers se comptent eux aussi en centaines de milliers, tandis que des millions de cartes postales et cartes de vœux furent imprimées. En outre, ses images ont illustré de nombreuses couvertures de livres, de l’écrivain Roger Frison-Roche à l’auteur et éditeur Hubert Nyssen, en passant par la Bible elle-même (dans sa traduction par André Chouraqui). Maintes fois exposées, depuis l’Institut du Monde Arabe (1992 et 1999) et l’UNESCO (1993) à Paris, jusqu’à l’Alliance française de Shanghaï (2012) et le cloître de la cathédrale de Saint-Dié des Vosges (Festival international de géographie, 2022), ses images ont aussi servi entre autres à de nombreuses campagnes publicitaires et ont été publiées dans des magazines de photographie, de voyage et d’intérêt général, de Photo à Paris-Match. En 2011, ses photographies et celles de son fils se sont déployées en format géant dans la ville et sur les murailles de la ville de Saint-Lô : une exposition d’une centaine de photographies, dont certaines atteignaient 15 mètres de large.

En un demi-siècle de pérégrinations sahariennes, dont l’objectif était de tenter de capter l’essence du désert et de ses habitants, Alain Sèbe a varié les registres au travers desquels il a exprimé son art. Certaines constantes se dégageaient cependant. Son souci esthétique l’amenait à privilégier les compositions harmonieuses, respectant spontanément les canons de la peinture classique, avec des points de fuite, lignes de force et perspectives qui s’inscrivaient dans des formes équilibrées – notamment le carré ou le cercle. Sa sensibilité aux lumières sahariennes l’a amené à privilégier la couleur[5], comme il l’expliquait lui-même :

La couleur qui, bien que les avis soient partagés, est beaucoup plus délicate à travailler [que le noir et blanc] à la prise de vue lorsqu’elle est saisie et désirée dans un but d’harmonie et non en tant que couleur pure. C’est cette recherche d’harmonie et de camaïeux aussi bien dans les éclairages, les paysages et les personnages, que je souhaite traduire. Je désire davantage une atmosphère, une ambiance et une sensibilité plutôt que de vouloir montrer une pseudo-vérité qu’on ne peut jamais transmettre par quelque image que ce soit : la vérité (la sienne), ne peut se sentir que dans le moment présent et vécu.[6]

Enfin, il était un « conteur visuel » inné, parvenant spontanément à charger ses images d’un sens et d’un message qui émergeaient comme par magie. Cela était en parfaite adéquation avec le rôle qu’il attribuait à sa poursuite photographique : « le but [de mes images] est de traduire des émotions vécues ou senties.[7] » La transmission de ces émotions passait par une disponibilité mentale qui l’amenait à refuser d’être pressé lorsqu’il était en prises de vue, et à prendre le temps de tisser des rapports humains authentiques et réciproques avant de commencer à déclencher, comme en témoignent les images qu’il a ramenées de la vie quotidienne dans l’Ahaggar dans les années 1970.

La primauté accordée à l’émotion sur la technique, ne signifiait cependant pas que celle-ci fût sacrifiée au profit de celle-là. Lors de chacun de ses reportages, Alain Sèbe disposait d’une palette d’appareils photographiques qui lui permettaient de trouver le medium le plus adapté au message qu’il souhaitait transmettre.

Formé classiquement par Gertrude Fehr à l’école de Vevey, Alain Sèbe s’est toujours senti à l’aise avec les caméras techniques. Ainsi, quelques-unes des photographies les plus célèbres de son répertoire – y compris des vues aériennes – ont-elles été prises avec une chambre MPP 4 x 5 inches, ou une caméra technique Sinar 13 x 18 cm. Cet équipement, qui nécessitait un trépied et une logistique lourde (notamment pour charger les plans-films dans une obscurité complète), se trouvait utilement complété par des boîtiers 24 x 36 mm – d’abord des Leica à visée télémétrique M2, M4 et M6, complétés par une gamme d’objectifs Summicron, puis des Minolta XD7 avec des objectifs allant du 16 mm fish-eye au 300 mm, résultat d’une campagne de publicité qu’il avait illustrée pour Minolta en 1980.

Pourtant, les appareils qui s’imposeront comme son outil principal sont les moyen-format Hasselblad, qui lui permettront de tirer parti de l’équilibre du format carré 6 x 6 cm, et de bénéficier d’une spontanéité inaccessible aux chambres, tout en maintenant une qualité supérieure au 24 x 36 mm. Il dispose ainsi au cours de ses reportages de six boîtiers 500C/M et d’un 203 FE, accompagnés d’objectifs dont les principaux sont les 50 mm, 80 mm, 80-120 mm, 150 mm, et 250 mm.

Adepte de l’argentique, il utilisait des films Kodak et Fuji pour la couleur, et Agfa pour le noir-blanc. En 1996, Kodak avait d’ailleurs choisi l’une de ses images pour assurer la promotion de son nouveau film Ektar. Pendant les deux dernières décennies de sa vie, il a utilisé à des fins personnelles quelques appareils numériques, tels que le Canon G10 ou le EOS 5D.

Partisan d’une approche méthodique de ses sujets, qui l’amenait à éviter scrupuleusement de « mitrailler » pour se concentrer sur « la » vue qui allait cristalliser la « substantifique moelle » de son message visuel, Alain Sèbe choisissait de ne pas se laisser disperser. Il était l’antithèse du photographe qui « butine », préférant se concentrer sur le thème qui l’occupait à un moment précis de sa carrière : la couronne tassilienne autour de Tamanrasset pour Issoulane, le Sahara des Tassilis[8], l’art rupestre pour Tikatoutine, 6000 ans d’art rupestre saharien[9] ou le trio « oued-erg-reg » qu’il avait conceptualisé pour Touknout, désert intime[10]. Son second livre, Moula-Moula, Le Sahara à vol d’oiseau[11], fondé sur un reportage en avion de tourisme Pilatus organisé en partenariat avec le ministère algérien du tourisme dès 1972, avait été le premier ouvrage de vues aériennes sur le Sahara. Photographe officiel de la première traversée en ballon du Sahara en 1983 et 1984, Alain Sèbe en tirera Kel-Essouf, Le Sahara en montgolfière[12], qui présentait un exploit technique et humain seulement renouvelé en 2004, lorsqu’il organisera la mission « La Mauritanie en montgolfière » (dont de nombreuses images sont parues dans son ouvrage Sahara au jour le jour[13]). Au fil des décennies, la richesse de ses missions lui permettra de couvrir la quasi-totalité des espaces sahariens, comme le reflètent Saharas, entre Atlantique et Nil[14] et Alain Sèbe : L’image du Sahara[15].

Pugnace, déterminé, et hautement sélectif, Alain Sèbe laisse derrière lui une photothèque saharienne d’à peu près 50.000 images, patiemment développée sur une période s’étalant de 1966 jusqu’au début des années 2020. Elle constitue un témoignage unique par son ampleur, sa cohérence et sa longévité, mettant en lumière – au sens propre du terme – la vie des nomades du désert avant leur disparition, et la remarquable variété d’un espace encore évoqué au XIXe siècle sous le terme générique de « bled el-khouf » – « le pays de la soif ». Sous l’œil généreux et esthète d’Alain, ces contrées se métamorphosaient en « pays de la beauté » et en « terre d’amitié », bien loin des clichés qui l’avaient précédé.

Berny Sèbe

Professeur en études coloniales et postcoloniales, Université de Birmingham (Royaume-Uni).

 

Pour plus d’informations : www.alainsebeimages.com

La revue Sahara & Sahel vient de consacrer un numéro spécial à la vie et l’œuvre d’Alain Sèbe, intitulé « Alain Sèbe : 60 ans de Sahara ». Pour plus d’information, contacter [email protected]

 

Livres d’Alain Sèbe :

Labyrinthe de sable (avec des poésies de Claude Haza). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 2017.

Sahara au jour le jour (citations choisies par Berny Sèbe). Paris, Éditions de la Martinière, 2011.

Le Sahara des tassilis (texte de Daniel Richelet). Paris, Éditions de la Martinière, 2011.

Saharas, entre Atlantique et Nil (textes de Berny Sèbe). Nouvelle édition. Paris, Éditions du Chêne, 2011.

Le chameau le plus rapide du désert (textes d’Isabelle Desesquelles). Paris, Éditions du Chêne, 2006.

Tibesti : Sahara interdit (avec des portfolios de Maximilien Bruggmann et Raymond Depardon, et des textes de Henri-Jean Hugot et Philippe

Frey). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 2005.

Saharas d’Algérie : les paradis inattendus (catalogue de l’exposition éponyme au Museum national d’histoire naturelle de Paris). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 2003.

Paroles de désert (textes choisis par Maguy Vautier). Paris, Albin Michel, 2002.

Un oeil qui jamais ne se ferme (aphorismes d’Ibrahim al-Koni). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 2001.

Saharas, entre Atlantique et Nil (textes de Berny Sèbe). Paris, Éditions du Chêne, 2001.

Brèves de désert (textes de plusieurs auteurs). Annecy, Éditions de la Boussole, 2000.

Redjem : Libye des grands espaces (textes de Daniel Richelet et Berny Sèbe). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 2000.

Alain Sèbe : l’Image du Sahara (textes de Daniel Richelet et Berny Sèbe). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1999.

Redjem, Sahara garamante (textes de Daniel Richelet). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1996.

Touknout, désert intime (textes de Daniel Richelet). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1996.

Les deux frères et la pierre de miroir (conte de Jean Siccardi). Vidauban et Orange, Éditions Alain Sèbe Images et Éditions Grandir, 1994.

Une traversée du désert (textes de Daniel Richelet et Berny Sèbe). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1994.

En pays touareg (textes de Roger-Louis Bianchini). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1994.

Tagoulmoust, les Gens du voile (textes de Daniel Richelet), 3e edition. Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1993.

Tikatoutine, 6000 ans d’art rupestre saharien (textes de Tristan Roux). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1991.

Moula-Moula, le Sahara à vol d’oiseau (textes de Daniel Richelet). 2e édition. Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1989.

Issoulane, le Sahara des tassilis (textes de Daniel Richelet). 2e édition. Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1988.

Issoulane, le Sahara des tassilis (textes de Daniel Richelet). Vidauban, Éditions Alain Sèbe, 1987.

Kel-Essouf, le Sahara en montgolfière (textes de Daniel Richelet). Le Luc, Éditions Alain Sèbe, 1984.

Le Sahara de Berny (textes de Daniel Richelet). Le Luc, Éditions Alain Sèbe, 1982.

Tagoulmoust, les Gens du voile (textes de Daniel Richelet, accompagné de poésies touarègues). 2e édition. Nice, Éditions Alain Sèbe, 1982.

Moula-Moula, le Sahara à vol d’oiseau (textes de Daniel Richelet). Nice, Éditions Alain Sèbe, 1981.

Tagoulmoust, les Gens du voile (textes de Daniel Richelet, accompagné de poésies touarègues). Nice, Éditions Alain Sèbe, 1978.

Lumières de la Saoura (textes de Mohamed Bedjaoui). Paris, Éditions Delroisse, 1977.

 

Traductions en allemand

Sahara. Unbekännte Sahara von der Atlantik bis zum Nil. Stuttgart, Besler Verlag, 2003.

Schafloses Auge. Basel, Lenos Verlag, 2001.

Touknout. Faszination der algerischen und libyschen Sahara. Freiburg im Breisgau, Schillinger Verlag, 1996.

Tikatoutine. 6000 Jahre Felsbildkunst in der Sahara. Freiburg im Breisgau, Schillinger Verlag, 1991.

Issoulane. Das Tassili-Gebiet der Sahara. Freiburg im Breisgau, Schillinger Verlag, 1987.

Kel-Essouf. Mit dem Heißluftballon über die Sahara. Freiburg im Breisgau, Schillinger Verlag, 1984.

Tagoulmoust. Die Menschen mit dem Schleier. Freiburg im Breisgau, Schillinger Verlag, 1982.

Moula-Moula. Im Vogelflug über die Sahara. Freiburg im Breisgau, Schillinger Verlag, 1981.

 

Traductions en anglais

A Sleepless Eye. Aphorisms from the Sahara (aphorismes d’Ibrahim al-Koni). New York, Syracuse University Press, 2014.

Sahara, The Atlantic to the Nile. Londres, Hachette Illustrated, 2003.

 

Traductions en italien

Tikatoutine, 6000 anni d’arte rupestre sahariana. Parma, Artegrafica Silva, 1991.

Moula-Moula, Il Sahara a volo d’ucello. Milan, Bini Editore, 1989.

Uomini Blu. Milan, Bini Editore, 1978.

 

[1] Alain Sèbe, Tagoulmoust, Le gens du voile, Nice, Alain Sèbe éditeur, 1978 (rééditions : Vidauban, Alain Sèbe Images, 1983 et 1993).

[2] Alain Sèbe, Uomini Blu, Milan, Virginia Edizioni, 1978.

[3] Le Monde, 12 mars 1994.

[4] Le Monde, 26 juillet 2002.

[5] Alors que sa formation à l’école de photographie de Vevey, entre 1958 et 1961, avait été essentiellement en noir et blanc.

[6] Alain Sèbe, communiqué de presse relatif à Moula-Moula, octobre 1981.

[7] Ibid.

[8] Alain Sèbe, Issoulane, Le Sahara des Tassilis, Vidauban, Alain Sèbe Images, 1987 (réed. 1988). Cet ouvrage sera plus tard réédité : Alain Sèbe, Le Sahara des Tassilis, Paris, Editions de La Martinière, 2011.

[9] Alain Sèbe, Tikatoutine, 6000 ans d’art rupestre saharien, Vidauban, Alain Sèbe Images, 1992.

[10] Alain Sèbe, Touknout, Désert intime, Vidauban, Alain Sèbe Images, 1996.

[11] Alain Sèbe, Moula-Moula, Le Sahara à vol d’oiseau, Le Thoronet, Alain Sèbe Images, 1982.

[12] Alain Sèbe, Kel Essouf, Le Sahara en Montgolfière, Le Thoronet, Alain Sèbe Images, 1984.

[13] Alain Sèbe et Berny Sèbe, Sahara au jour le jour, Paris, Editions de La Martinière, 2011.

[14] Alain Sèbe et Berny Sèbe, Saharas, entre Atlantique et Nil, Paris, Editions du Chêne, 2001.

[15] Alain Sèbe, Daniel Richelet et Berny Sèbe, Alain Sèbe : L’image du Sahara, Vidauban, Alain Sèbe Images, 1999.

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