Timothy Floyd nous a envoyé son essai sur les photos du Débarquement prises par Robert Capa le 6 juin 1944. Nous l’avons trouvé fascinant ; le voici donc. En commémoration du Débarquement, il sera en accès libre pour tous jusqu’à dimanche.
L’histoire des photos du D-Day de Robert Capa du 6 juin 1944 est bien connue des passionnés de la photographie, des photojournalistes professionnels, des rédacteurs et des férus d’histoire du D-Day. Le self-made-man Capa, surnommé le plus grand photographe de guerre au monde par l’éditeur Stefan Lorant du Picture Post l, avait été sélectionné pour accompagner les hommes de la 1ᵉᵒ Division d’infanterie lors de l’assaut sur la plage d’Omaha l’une des fortifications les plus dangereuses et les plus défendues d’Europe afin de vaincre le fascisme et libérer les peuples d’Europe de la tyrannie nazie. Ce serait la plus grande invasion de l’histoire, une mission rêvée pour un photojournaliste. Cela ne fait l’objet d’aucune contestation. Le reste de l’histoire a suscité de nombreuses controverses, surtout récemment.
Capa’s Story
Plusieurs versions de cette histoire ont été racontées, les premières venant naturellement de Capa lui-même et de son rédacteur photo chez LIFE magazine, John Morris. Dans cette version tirée de ses mémoires Slightly out of Focus,[1] Capa rejoignit le secteur Easy Red de la plage d’Omaha tôt le matin parmi les premières vagues. Après que son LCVP (barge de débarquement) eut touché le sable et baissé la rampe pour que les hommes débarquernt, Capa qui se tenait à l’arrière de l’embarcation se dirigea vers l’avant pour photographier les soldats se lançant dans le feu ennemi. Son objectif était de documenter ce drame épique et historique, puis de rapporter les pellicules au bureau de LIFE à Londres le plus vite possible.
Alors qu’il photographiait depuis la rampe avec un appareil Contax II, le maître d’équipage le repoussa et le jeta dans l’eau. Surpris par ce soudain revirement de fortune, il se réfugia derrière des chars et des obstacles plaçés dans l’eau par les Allemands pour entraverle débarquement, tout en photographiant des soldats faisant de même. Il termina son premier rouleau de pellicule, puis rejoignit la plage sablonneuse où il trouva refuge derrière un petit talus de sable et de galets connu sous le nom de shingle. Là, il exposa un second rouleau entier dans son autre appareil Contax II.
Après une heure ou plus sur la plage d’Omaha, un grand navire de transport débarqua suffisamment près de lui pour qu’il pense pouvoir embarquer. Il pataugea jusqu’au navire en tenant ses appareils au-dessus de sa tête. Une fois à bord, il descendit à la salle des machines pour se sécher ainsi que ses pellicules. Après avoir photographié des blessés sur le pont du navire, il fit un transfert sur un autre bâtiment et rejoignit l’Angleterre, où il apprit qu’un autre photographe ayant été avec la 29ᵉ Division d’infanterie était arrivé deux heures plus tôt avec le scoop. Déçu, Capa remit ses pellicules à un coursier qui les prit en charge pour Londres afin de les développer, tandis qu’il embarqua sur un autre navire pour retourner en France.
Il apprit plus tard que presque toutes ses photos avaient été gâchées dans le laboratoire photo de LIFE par Denis Banks, un jeune assistant de chambre noire inexpérimenté qui avait suspendu les pellicules développées dans une armoire chauffante pour les faire sécher à temps pour le bouclage du prochain numéro de LIFE magazine. Banks avait fermé la porte de l’armoire, qui était normalement maintenue ouverte, pour emprisonner la chaleur et accélérer le séchage. Cependant, la chaleur plus élevée provoqua la fonte de l’émulsion, détruisant toutes les photos sauf dix ou onze sur le premier rouleau. John Morris réussit à faire passer ces quelques photos par le processus de censure juste à temps pour les remettre à un coursier qui initia leur trajet vers New York, où elles parurent dans le numéro du 19 juin du magazine. Le second rouleau est devenu tristement célèbre sous le nom de « rouleau manquant », car son sort est inconnu. Il a peut-être été détruit et jeté, ou retenu par des censeurs, pour finalement aboutir dans une grande chambre forte gouvernementale souterraine quelque part.
Cette histoire a perduré, avec des variations mineures, pendant des décennies. Elle a été racontée et répétée lors des assemblées annuelles des actionnaires de Magnum. Elle a été publiée dans des livres et des magazines, et répétée lors d’interviews à la radio et à la télévision. Elle a été le fondement de l’œuvre récente de Phillip Toledano, We Are at War.[2]
A.D. Colemanb apparait
Dans son blog, Alternate History, Robert Capa on D-Day,[3] et dans d’autres articles et présentations en ligne, A.D. Coleman et ses collaborateurs J. Ross Baughman, Charles R. Herrick, Rob McElroy, Tristan da Cunha et d’autres ont remis en question ce récit. Herrick a écrit un livre résumant leur interprétation des événements. Ils affirment que Capa n’est pas arrivé aussi tôt qu’il l’avait prétendu et qu’il n’est resté sur la plage d’Omaha que trente minutes ou moins. Pendant ce bref séjour, ils estiment qu’il a exposé la fin d’un rouleau dans son premier appareil. Ils affirment qu’il n’a jamais réussi à sortir de l’eau pour atteindre le shingle sur la plage. Cela implique qu’il n’a jamais exposé le second rouleau manquant et que tout ce qu’il a produit ce matin-là sont les dix photos survivantes plus tard connues sous le nom des Magnificent Eleven.
Coleman et ses amis. pensent que le grand photographe de guerre était honteux de ses piètres performances et de sa retraite ignominieuse du combat. Ils soutiennent que Capa et Morris ont conspiré pour fabriquer l’histoire de la fonte de l’émulsion dans une armoire de séchage chaude afin de sauver la réputation de Capa, et celle de LIFE magazine, sacrifiant au passage Denis Banks. Coleman a impliqué de nombreuses personnes et institutions qui, au fil des décennies et de plusieurs générations, ont protégé et perpétué cette affabulation. Il appelle ces co-conspirateurs le Capa Consortium, qui comprend l’International Center of Photography, Magnum Photos, Time-LIFE, la National Press Photographers Association, ainsi que de nombreux biographes, historiens, auteurs, conservateurs et rédacteurs.
Coleman et al. proposent plusieurs preuves de leur hypothèse. Pour commencer, Herrick a développé un argument selon lequel Capa ne pouvait être arrivé avant 8h20, car il était assigné à l’embarcation du colonel George Taylor, commandant du régiment, et cette affectation était inamovible. Selon Herrick, Capa ne pouvait pas se déplacer hors du bateau de Taylor dans la 13ᵉ vague, prévue pour arriver dans le secteur Easy Red de la plage d’Omaha à 8h05, mais retardée de quinze minutes supplémentaires par les courants, la météo et les conditions de la plage.
Herrick a renforcé sa théorie de la chronologie en analysant les niveaux d’eau et la distance jusqu’à la rive sur les photos de Capa, et en les comparant à une photo prise par Robert Sargent, un photographe des garde-côtes américains connu pour avoir été sur la plage dans la 10ᵉ vague à 7h40, concluant que les photos de Capa étaient compatibles avec une heure d’arrivée d’environ 8h20. Malheureusement, Herrick a comparé les photos de Capa prises avec un objectif de 50 millimètres sur pellicule 35 millimètres à une photo prise avec un Speed Graphic quatre par cinq pouces utilisant un objectif de 90 millimètres.
Herrick a également fourni des témoignages oculaires qui corroborent l’histoire de Capa selon laquelle il a embarqué sur son navire d’évasion, LCI(L)-94,[4] probablement avant 8h50, ce qui l’a laissé dans l’eau moins de trente minutes. Dans ce scénario, Capa n’aurait pas eu le temps de se frayer un chemin jusqu’au shingle et d’exposer un second rouleau de pellicule.
La version de Capa s’effondre vraiment sous l’analyse de Coleman lorsqu’on considère l’histoire de la fonte de l’émulsion. Coleman lui-même a testé cela en hydratant un vieux film qu’il avait stocké, puis en le faisant sécher dans un environnement chaud. Il n’a observé aucune fonte de l’émulsion. Il a chargé Tristan da Cunha, un photographe français, de mener une enquête plus approfondie. Cunha a exposé, développé et séché des émulsions modernes ainsi que deux rouleaux de film des années 1940, puis les a hydratés et suspendus à des températures dépassant 150 degrés Celsius. Il n’a observé aucune fonte de l’émulsion, bien qu’aux températures les plus élevées, il ait constaté une déformation et une défaillance du film d’acétate. Coleman et da Cunha ont conclu que Capa avait bel et bien menti sur son expérience du D-Day.
Coleman a en outre critiqué cette histoire d’émulsion en notant qu’il lui semblait inhabituel de laisser la porte de l’armoire ouverte pendant le séchage, car cela n’aurait fait qu’inviter poussière et autres particules sur le film. Coleman considère l’ensemble du récit comme grotesque.
Selon Coleman et al., c’est une preuve solide que Capa (ou Morris, ou les deux) a fabriqué l’histoire de la fonte de l’émulsion, qu’il appelle le « mythe de la chambre noire », pour déplacer la responsabilité du manque d’images de Capa vers Banks. Dans cette fabrication, les photos manquaient non pas parce que Capa ne les avait pas prises, mais parce que Banks les avait détruites. Dans cette version des événements, Capa restait héroïque, Morris devenait héroïque, et le pauvre M. Banks avait appris une leçon précieuse, pour laquelle il fut ensuite pardonné par le gracieux et miséricordieux Robert Capa. LIFE avait ses photos, Capa conservait sa réputation, Banks n’était pas renvoyé. Tout bénéfice pour tout le monde.
D’une manière ou d’une autre, présumément par la force de leur personnalités et charisme, Capa et Morris ont réussi à convaincre les trente-cinq employés de LIFE du bureau de Londres, les censeurs et coursiers de l’armée américaine, ainsi que toutes les générations suivantes d’individus chargés de gérer les photos de Capa, d’accepter et de perpétuer cette histoire. Coleman a achàrnement poursuivi Morris jusqu’à la fin de sa vie, le harcelant pour qu’il avoue la vérité. Après des années de déni, un Morris épuisé a finalement capitulé avant sa mort à l’âge de 100 ans, mais cela n’a pas empêché Coleman de continuer sa critique de Morris à titre posthume.
Dans certains milieux, le travail de Coleman et de ses collègues commence à être reconnu comme la véritable histoire derrière les photos du D-Day de Robert Capa, ce qui est aussi le sous-titre du livre de Herrick, Back into Focus.[5] Le travail d’appui de Herrick a été salué comme une excellente analyse photographique légiste. Cunha a été loué pour la conception et les résultats de son expérience. Mais il y a quelques problèmes et incohérences dans toute la construction de Coleman, outre la comparaison erronée des images de Capa avec celles de Sargent.
Incohérences
Premièrement, il y a la question de l’heure d’arrivée de Capa, qui selon Herrick et Coleman ne lui laissait pas suffisamment de temps sur la plage pour exposer son second rouleau, d’où la nécessité de mentir sur le sort du film de Capa dans la chambre noire et d’inventer toute la fable.
S’il est vrai que les tableaux de débarquement de l’opération Neptune le nom de l’assaut amphibie contre la France — indiquaient clairement un « photographe de presse » (Capa) affecté à la 1ᵉᵒ Division d’infanterie le Jour J, et que ce photographe était assigné au bateau du colonel Taylor, tout cela a changé à la dernière minute. Il y avait deux embarcations de débarquement dans la 13ᵉ vague de Taylor : un LCVP qui transportait une équipe médicale, et le LCM (Landing Craft Mechanized) de Taylor, qui contenait quatre-vingt-dix-huit soldats plus l’équipage. Cinquante-sept de ces hommes étaient affectés à l’échelon de commandement de Taylor.
Au dernier moment, Taylor décida de permuter avec l’équipe médicale pour leur LCVP plus petit, d’une capacité moindre de trente-six hommes, ce qui signifiait qu’il ne pouvait pas emmener toute son équipe de commandement sur l’embarcation plus petite. Il devait faire des choix, et un photographe de presse n’était probablement pas sa priorité. De plus, le général Eisenhower avait accordé aux correspondants des magazines d’information américains une liberté de mouvement considérable au sein du théâtre d’opérations. Autrement dit, ils pouvaient se déplacer à leur guise au sein d’un commandement. Capa avait déjà envisagé de rejoindre la 11ᵉ vague plus tôt avec la Compagnie B, aussi, lorsque l’occasion se présenta, il passa à la première vague. Nous le savons grâce aux témoignages personnels de trois témoins oculaires.
Charles Hangsterfer était officier commandant de compagnie et adjudant de bataillon dans le 1ᵉᵒ bataillon du 16ᵉ régiment. Il était chargé du chargement de tous les bateaux de la 11ᵉ vague et se souvint plus tard que Capa avait débarqué avec le LCVP du major Edmund Driscoll à 7h50.
Driscoll était commandant du 1ᵉᵒ bataillon. Se trouvaient également dans le bateau de Driscoll le lieutenant William M. Kays, officier de liaison du 1ᵉᵒ bataillon du génie auprès du major Driscoll, et le radio de Kays, Lenny Doyle. Doyle a également témoigné avoir été avec Capa dans la 11ᵉ vague.
Kays écrivit des lettres depuis la France à sa famille dans les jours qui suivirent le débarquement, dans certaines desquelles il mentionnait se trouver dans le même LCVP que Capa et converser avec lui sur la nature des obus qui explosaient sur la plage. Kays, qui était titulaire d’une licence en ingénierie de l’université Stanford, devint plus tard doyen de l’école d’ingénierie de Stanford et vécut jusqu’à 98 ans. Sa famille se souvient de lui comme d’un homme honnête et intègre, doté d’une mémoire incisive.
Coleman et Herrick affirment que ces trois hommes ont tous menti sur le fait d’avoir été dans la même vague que Capa le Jour J. Coleman qualifie leur mendacité de « glamour d’emprunt », tandis qu’Herrick parle de « légende parasitaire », dans laquelle une personne s’associe à quelqu’un de plus célèbre pour acquérir une forme de statut légendaire par répercussion. Ce serait comme se vanter d’avoir été dans le même avion qu’un acteur célèbre.
Selon Coleman et Herrick, sachant que Robert Capa avait débarqué dans le secteur Easy Red de la plage d’Omaha le Jour J, tout comme eux, ces trois hommes auraient prétendu indépendamment avoir été à proximité de Capa simplement pour s’en vanter auprès de leurs amis et de leur famille. Coleman appelait cela « l’auto-mythification ».
J’ai trouvé révoltante l’accusation selon laquelle ces trois hommes courageux, qui avaient survécu au D-Day et à toute la guerre, auraient menti à leurs familles sur leurs expériences juste pour paraître importants. La fille de Doyle a publié un commentaire sur le blog de Coleman l’identifiant comme l’un des soldats sur les photos de Capa, mais Coleman l’a immédiatement rabroué, affirmant que son père ne pouvait pas avoir raison sur son expérience du D-Day parce qu’Herrick avait prouvé que Capa était arrivé dans une vague ultérieure à celle de son père.
En lisant cet échange, j’ai compris que Coleman et al. devaient écarter ces témoignages oculaires parce qu’ils font s’effondrer tout le scénario de Coleman. Puisque des preuves solides montrent que Capa a quitté la plage sur LCI(L)-94 à 8h50, son arrivée plus précoce dans la 11ᵉ vague signifiait qu’il aurait passé une heure entière sur la plage d’Omaha, au cours de laquelle il aurait été tué soit par la marée montante rapide, soit par les tirs allemands, s’il n’avait pas réussi à atteindre le shingle.
L’heure d’arrivée de 7h50 signifie que Capa avait le temps et l’opportunité d’exposer le second rouleau dans son autre appareil Contax II, tout comme il l’a dit. Cela signifie qu’il n’a pas paniqué et n’a pas quitté immédiatement la plage. Cela signifie qu’il a fait son travail.
Capa a admis avoir paniqué après une heure ou plus de violence et de carnage, et avoir patauger jusqu’au LCI(L)-94 où il fit sécher ses pellicules dans la salle des machines où la température de l’air atteignait 46 degrés Celsius ou plus. Pendant ce temps, il prit des photos sur le pont avec son Rolleiflex de garde-côtes américains mortellement blessés par trois obus d’artillerie allemands qui avaient frappé la passerelle au moment exact où Capa montait à bord. Trois témoignages corroborent cela.
Le navire quitta ensuite la plage d’Omaha, et Capa transféra sur un autre bâtiment qui le ramena à Portsmouth, en Angleterre, le lendemain matin, où il fut accueilli par son collègue photographe de LIFE David Schermann, un personnage du récent biopic Lee sur la photographe Lee Miller, interprétée par Kate Winslet.
L’incident dans la chambre noire
Ainsi, nous avons maintenant des preuves solides que l’histoire de Robert Capa sur son temps et ses actions sur la plage d’Omaha est vraie. Qu’en est-il de l’incident de la chambre noire ? Que s’est-il passé là ?
Pour comprendre cela, il est important de connaître l’ami de Capa et collègue photographe de LIFE, George Rodger. Comme l’explique Carole Naggar dans son excellente biographie, au début de la Seconde Guerre mondiale, LIFE envoya George pour une mission de quatre semaines couvrant la guerre en Afrique, au Moyen-Orient et en Inde.[6] Les quatre semaines se transformèrent en quatre ans, couvrant soixante et un pays et 120 000 kilomètres. George raconta son expérience dans Desert Journey.[7]
George expliqua qu’il faisait tellement chaud à Bagdad en août qu’il avait du mal à développer ses pellicules. Il ne parvenait pas à faire descendre la température de ses solutions de développement en dessous de 38 degrés Celsius, malgré le refroidissement avec des glaçons. La chaleur de l’eau provoqua la dissolution de l’émulsion sur ses pellicules. Il contournà ce problème en ajoutant un durcisseur, l’alun de chrome, aux solutions, ce qui lui permit de produire des négatifs utilisables qu’il envoya à LIFE à New York.
Les pellicules photographiques de cette époque ne contenaient pas de durcisseurs, peut-être parce que ces agents compromettaient les machines utilisées pour fabriquer la pellicule. Des durcisseurs pouvaient être ajoutés lors du développement, si nécessaire. Les durcisseurs n’ont pas été ajoutés systématiquement aux émulsions photographiques avant les années 1950, et ce n’est qu’dans les années 1960 que c’est devenu une pratique courante.
Lorsque les pellicules de Capa arrivèrent enfin au bureau londonien de LIFE, Morris ne disposait que de quelques heures pour faire développer les pellicules et les faire passer par les censeurs. Cela impliquait de développer et sécher les pellicules, de réaliser des planches-contacts, puis de découper chaque négatif individuellement, de réaliser des agrandissements de chaque négatif au format quatre par cinq pouces, et de les emballer séparément. Ces colis, ainsi que tous les autres colis d’images développées provenant de tous les autres photographes, devaient ensuite être conduits au Ministère de l’Information (MOI) à Londres pour inspection individuelle par les censeurs de l’armée américaine. Chaque colis était ouvert, inspecté et discuté avant qu’une décision soit prise de le diffuser ou de le retenir.
Suite à cette décision, le censeur emballait ensuite les images diffusées séparément dans des matériaux d’emballage spéciaux sécurisés avec du ruban spécial indiquant qu’elles étaient approuvées. Morris réussit à livrer les photographies au MOI vers 4h00 du matin le 8 juin. À 8h30, le censeur avait terminé d’inspecter et d’emballer les tirages de Capa. Morris ne disposait que de trente minutes pour parcourir un peu plus de trois kilomètres dans la circulation matinale jusqu’à un coursier motocycliste qui attendait à Grosvenor Square. Il arriva au moment précis où le coursier fermait sa sacoche.
Sous cette pression, Morris avait ordonné à son personnel de chambre noire de « faire vite, vite, vite ! » pour le traitement de la pellicule de Capa.[8] Hans Wild appela Morris depuis la chambre noire pour lui dire que les photos étaient « fabuleuses », mais quelques minutes plus tard Denis Banks monta en courant pour annoncer à Morris que la majeure partie du film avait été gâchée en le séchant dans l’armoire chauffante. Il avait fermé la porte pour la rendre plus chaude et accélérer le processus, puisque Morris voulait qu’on se dépêche.
Morris examina les bandes de film, qu’il décrivit comme ressemblant à de la boue grise, avant de remarquer que certaines images à la fin de l’un des rouleaux avaient survécu. Elles n’avaient pas fondu.
C’est une absurdité, selon Coleman et d’autres qui ont étudié cette histoire pendant des années. Plusieurs expériences avaient montré de manière concluante que l’émulsion d’un film ne fond pas même soumise à une forte chaleur pendant le séchage. Mais ces expériences ont été réalisées sur des émulsions modernes contenant des durcisseurs. Cunha a également essayé avec du film des années 1940, et il n’a pas fondu non plus, mais les effets de la déshydratation et de l’oxydation sur ce film ont probablement durci l’émulsion au cours de huit décennies.
What is Old Becomes New
C’est à ce stade de mon enquête que j’ai appris l’existence d’un projet que Mark Osterman a mené pour commémorer l’introduction de l’appareil photo Leica en 1925, le premier appareil photo à film 35 millimètres commercialement réussi utilisant de la pellicule cinématographique. Mark, spécialiste dans la recherche et la production de matériaux photographiques historiques, a été historien des procédés au George Eastman Museum de Rochester (NY) de 1999 à 2020. Au cours de l’année passée, il a réussi à formuler la même émulsion des années 1920, à enduire le support de film, à fendre et perforer du film 35 millimètres pour le projet Leica. Il a testé son film lors de plusieurs voyages internationaux et est convaincu qu’il reproduit les films noir et blanc utilisés jusqu’à la fin des années 1930. Un élément clé , et d’un intérêt particulier pour ma recherche, est l’absence de durcisseur gélatineux, qui est resté absent des émulsions de film au-delà des années 1930. Osterman appelle son film MO-1925 et a accepté de me confier deux rouleaux pour ces tests.
Après réception de la pellicule, j’ai réglé finement l’ISO pour mon appareil et ma chimie, puis j’ai exposé le rouleau dans mon jardin. Je l’ai développé dans du D-76, qui était adapté et courant pour cette époque, puis j’ai arrêté le développement dans un bain d’arrêt et fixé dans du fixateur pendant dix minutes avant un lavage archivistique de quinze minutes sous eau courante.
J’ai coupé le film en deux bandes, dont l’une que j’ai mise à sécher à mon emplacement habituel (ma cabine de douche) à 22 degrés Celsius. J’ai séché l’autre bande à basse température dans un petit four équipé d’un thermomètre indiquant une température comprise entre 46 et 49 degrés Celsius.
La bande dans la cabine de douche a séché normalement sans déformation des images. La bande dans le four a d’abord semblé sécher normalement, mais soudainement, après environ deux minutes, l’émulsion a commencé à s’étaler et a semblé fondre. Les images se sont coalescées sur l’acétate, se sont étalées latéralement et ont commencé à couler le long de l’acétate sous l’effet de la gravité.
Je l’ai immédiatement retiré du four pour arrêter la fonte et l’ai laissé sécher à l’air à température ambiante. J’ai ensuite placé les deux bandes côte à côte et réalisé une planche-contact numérique, illustrée dans la figure. La bande supérieure a séché dans la cabine de douche, la bande inférieure a séché dans le four.
Notez que j’ai pu retirer le film du four avant que l’émulsion ne coule entièrement de l’acétate. Il s’est rapidement stabilisé à température ambiante et avait l’apparence d’une boue grise.
Conclusions
Cette expérience remet en question les affirmations de Coleman et al. selon lesquelles l’incident de la chambre noire était un mythe propagé par Robert Capa et John Morris. Ce mythe avait été créé, selon Coleman et al., pour couvrir l’échec de Capa à exposer un second rouleau sur la plage d’Omaha, ce que j’ai montré comme étant tout à fait possible et plausible. L’incident de la chambre noire est également tout à fait possible et plausible, étant donné la nature non durcie des émulsions photographiques en 1944.
Coleman a été critique envers Capa, Morris et les membres de son Capa Consortium.[9] Il a qualifié l’histoire de Capa de « mythe le plus puissant et le plus durable du photojournalisme ». Se qualifiant lui-même de chercheur, il a dit avoir été choqué par la large reconnaissance de l’histoire de Capa. On peut se demander pourquoi un chercheur n’aurait pas mené une analyse plus critique de l’heure d’arrivée de Capa et des formules d’émulsion de l’époque, ainsi que d’autres incohérences qui sont abordées dans un livre à paraître prochainement. Sans aucune preuve, Coleman a affirmé que « les émulsions de film noir et blanc de l’époque ne fondaient pas même après une brève exposition à une forte chaleur. » Il considère l’histoire comme « l’un des nombreux grands mensonges qui parsèment la littérature sur Robert Capa. »
Dans le scénario que j’ai décrit, il est tout à fait plausible que Capa soit resté une heure sur la plage d’Omaha, durant laquelle il a photographié à la fois dans l’eau et au niveau du shingle, et que la plupart de ses images aient été gâchées par une surchauffe. En fait, c’est non seulement plausible, mais vraisemblable. Dans ce scénario, personne n’a menti et aucune conspiration n’existe pour perpétuer le mensonge. Il est tout à fait possible que les choses se soient passées exactement comme Capa et Morris l’ont décrit, soumettant ainsi l’exposition de douze ans de Coleman à un nouvel examen critique.
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Le présent article est tiré du livre de Timothy Floyd, Easy Red: A Critical Analysis of Robert Capa’s Iconic D-Day Pictures, à paraître plus tard cette année. Le Dr Floyd a été professeur clinique adjoint de chirurgie orthopédique à l’école de médecine de l’université de Washington et instructeur de chirurgie orthopédique à l’école de médecine de l’université Johns Hopkins. Il est l’auteur de dix-neuf articles de revues à comité de lecture, de plus d’une centaine de résumés et communications, ainsi que d’un ouvrage d’essais photographiques intitulé Aid and Comfort to the Enemy: A Surgeon’s View of the War in Iraq. Le Dr Floyd s’intéresse vivement à la photographie documentaire du milieu du XXᵉ siècle, et notamment à la photographie de guerre. Il est lauréat de nombreuses récompenses en médecine et en photojournalisme.
©2026 Charles Timothy Floyd
[1] Robert Capa. Slightly out of Focus. 1947, Henry Holt and Company, New York.
[2] Phillip Toledano. We are at War. 2024, L’Artiere Edizioni, Bologna.
[3] A.D. Coleman. Alternate History, Robert Capa on D-Day. Photocritic International. https://www.nearbycafe.com/artandphoto/photocritic/major-stories/major-series-2014/robert-capa-on-d-day/
[4]Landing Craft Infantry (Large)–94
[5] Charles R. Herrick. Back into Focus. The Real Story Behind Robert Capa’s D-Day Pictures. 2024, Casemate, Havertown, PA.
[6] Carole Naggar. George Rodger: An Adventure in Photography, 1908–1995. 2003, Syracuse University Press, Syracuse, NY.
[7] George Rodger. Desert Journey. 1944, The Cresset Press, London.
[8] John Morris. Get the Picture: A Personal History of Photojournalism. 1998, Random House, New York.
[9] A.D. Coleman. Alternate History: Robert Capa on D-Day. Exposure Magazine. https://medium.com/exposure-magazine/alternate-history-robert-capa-on-d-day-2657f9af914. Consulté le 05/12/2025.















