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Clichy : Une œuvre de Zoulikha Bouabdellah retirée, quand la peur devient censure

Zoulikha Bouabdellah, Silence, 2008-2014, Installation: 24 prayer rugs, 24 pair of shoes 300 x 560 cm. Courtesy: the artist © Zoulikha Bouabdellah

Cette œuvre de Zoulikha Bouabdellah, exposée au Pavillon Vendôme à Clichy, a été retirée par la photographe et Christine Ollier, après l’intervention d’une association religieuse musulmane qui se disait choquée. Où allons nous ? Le 11 janvier n’a-t-il donc servi à rien ?

Nous publions aujourd'hui la lettre ouverte de Christine Ollier ainsi que celle d'Orlan, une des artistes qui a retiré ses œuvres.

Lettre Ouverte d'ORLAN, le dimanche 25 janvier 2015
Une œuvre a été censurée dans l’excellente exposition Femina ou la réappropriation des modèles, dont le vernissage se tenait samedi 24 janvier 2015 au Pavillon Vendôme à Clichy.
Je m’insurge contre toutes pressions et/ou menaces qui auraient pour conséquence qu’une œuvre d’art pacifique soit retirée d’une exposition, que ce soit par un groupe chrétien, un groupe musulman ou un groupe se réclamant de toutes autres croyances.
Dans l’exposition une pancarte nous apprend que l’artiste Zoulikha Bouabdellah et Christine Ollier, commissaire générale, « ont choisi de retirer la pièce Silence afin d’éviter toute polémique et récupération au sujet de la présentation de cette installation qui ne représente aucun caractère blasphématoire ».
En vérité, il suffit de se renseigner un peu pour découvrir clairement que cet acte d’autocensure masque une censure plus grave.
« Une association de confession musulmane » aurait fait pression auprès des responsables de la mairie, pour obtenir le retrait de l’œuvre. La mairie a cédé à ces pressions et s’est désolidarisée de l’exposition si l’œuvre devait être présentée.
Quelles que soient les motivations de l’artiste et des commissaires, le résultat est catastrophique.
Je peux suivre le raisonnement, mais je ne peux le soutenir car c’est la porte ouverte à toutes sortes de restrictions insidieuses de notre liberté d’expression, au risque que nous passions consciemment ou inconsciemment de l’autocensure à l’empêchement, de l’empêchement à l’inhibition que produisent la menace et la peur.
La liberté d’expression continue à être bafouée, deux semaines après les marches du 11 janvier, alors qu’aucun motif sérieux ne peut être invoqué pour interdire la présentation d’une œuvre qui réunit simplement des tapis de prière et des paires d’escarpins.
En conséquence, puisque l’œuvre de Zoulikha Bouabdellah est définitivement retirée dans l’exposition, je demande que mon œuvre soit décrochée.

Lettre Ouverte de Charlotte Boudon et Christine Ollier , le mardi 27 janvier 2015
Chères toutes, chers tous,
Vous n’étiez pas toutes, tous, présents au vernissage samedi 24 janvier de l’exposition Femina ou la réappropriation des modèles au Pavillon Vendôme à Clichy-La-Garenne et comme pour ceux et celles qui étaient présents, nous souhaitons exposer les faits qui ont conduit à la situation de blocage actuelle.
Pendant l’accrochage, l’équipe de commissaires a été informée par la mairie de mises en garde émanant de représentants d’une fédération de citoyens Clichois de confession musulmane sur « d’éventuels incidents irresponsables » non maîtrisables, pouvant survenir suite à l’exposition d’une pièce de Zoulikha Bouabdellah, intitulée Silence.
L’artiste est venue elle-même installer sa pièce et a été fort surprise de l’émoi et l’incompréhension que cette pièce suscitait, l’ayant montrée précédemment à maintes reprises dans des musées et autres lieux dédiés à la Culture à Paris, Berlin, New York et Madrid.
D’un commun accord entre l’artiste et les commissaires, la pièce n’a pas été montrée et l’artiste s’en est expliquée :
« Suite à l’incompréhension dont est victime l’installation Silence, j’ai pris la décision de la retirer de l’exposition. Je mets cette incompréhension sur le compte de l’émotion liée au drame qui a touché la France et ne souhaite en aucun cas que cette pièce soit le prétexte de quelques-uns pour nourrir davantage les amalgames à travers des interprétations erronées.
Je suis de culture musulmane ; mon intention n’est ni de choquer, ni de provoquer, mais bien plutôt de proposer une vision à partir de laquelle peut s’instaurer un dialogue. Cette vision concerne ici les liens entre les espaces profane et sacré ainsi que la place de la femme au seuil de ces deux mondes – car oui, la modernité des femmes est conciliable avec l’islam, à condition que ce dernier ne soit pas dévoyé pour devenir un instrument de domination.
Silence a été créée en 2007-2008 et a été montrée à plusieurs reprises aux Etats-Unis, en Allemagne, tout récemment en France, et ce sans qu’aucune polémique ne vienne entacher sa présentation. Aussi, je m’interroge sur les raisons qui poussent une certaine frange de Français de confession musulmane à voir dans cette installation une œuvre blasphématoire. Ni le Coran, ni aucune sourate ou hadith “sahih” ne font référence à l’interdiction de détourner ou de découper un tapis. »
Néanmoins, un certain nombre d'artistes, en premier lieu ORLAN, et des prêteurs ont manifesté leur désaccord avec le retrait de la pièce Silence, ou avec son remplacement par la vidéo Dansons, et nous ont demandé par solidarité avec Zoulikha Bouabdellah le retrait de leurs oeuvres. C’est également la position de Stéphane Magnan, directeur de la Galerie Les filles du calvaire, qui représente un grand nombre des artistes dont les œuvres sont exposées.
A ce jour, nous demandons une prise de position claire du Maire de la Ville, Gilles Catoire, sur les propositions que nous faisons concernant la suite à donner à l’exposition devant cette atteinte rampante à la liberté d’expression : soit assumer la présentation de la pièce Silence, soit décider de la fermeture de l’exposition privant de son accès les Clichois et l’ensemble du public. Il devra alors trouver un moyen de maintenir l’accès au lieu pour susciter un questionnement constructif sur l’art et la censure.
Voilà la situation.
Les commissaires invitées Charlotte Boudon et Christine Ollier

EXPOSITION
Femina ou la réappropriation des modèles
Jusqu'au 26 Avril 2015
Sous le commissariat de Charlotte Boudon, Guillaume Lassere et Christine Ollier.
Avec les œuvres de Pilar Albarracín, Zoulikha Bouabdellah, Nina Childress, Béatrice Cussol, Hélène Delprat, Lydie Jean-dit-Pannel, Carmela Garcia, Laura Henno, Mwangi Hutter, Karen Knorr, Ellen Kooi, Katinka Lampe, Iris Levasseur, Paloma Navares, ORLAN, Esther Teichmann, Trine Søndergaard, Brigitte Zieger.
Pavillon Vendôme – Centre d’art Contemporain
7 rue du Landy
92110 Clichy
France